Captain Doc

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Le guide de la documentation électronique

n°17 - avril 2003

Traduction et Internet
Le mot du captain
Sommaire

De la tour aux réseaux

Ariel SuhamyA cette époque, les hommes ne parlaient qu'une seule langue et purent s'entendre pour construire une tour qui escaladait le ciel. Ce que voyant le Seigneur, inquiet de cette audace, brouilla les langues, et les hommes se dispersèrent sur toute la surface du globe. Or, voici que Babel se reconstruit au pays dit virtuel d'Internet, sous la forme non plus de la tour, mais du réseau - et pourtant, à nouveau, la constitution d'une langue unique, porteuse d'un esprit unique, est sujette à caution. D'abord, ce fut l'échec des traducteurs automatiques, qui font aujourd'hui la risée de tous. Au rêve de la traduction automatique, incapable à ce jour de surmonter les ambiguïtés des langues, se substitue aujourd'hui la traduction assistée par ordinateur qui ne saurait faire l'économie des compétences ; aussi voit-on se lever une armée encore mal connue de traducteurs, qui mettent gracieusement leurs compétences au service de la nouvelle Babel, pour opposer à la "mondialisation", "l'altermondialisme".

Captain Doc a rencontré trois de ces soldats de la traduction, qui, comme le dit Fabien Granjeon, "considèrent leur travail comme une activité politique à part entière et non comme un simple service rendu à une cause". Relevons aussi d'autres projets de lexiques et index, comme Rinoceros qui dépend du réseau Ritimo (réseau français de 40 centres de documentation pour le développement et la solidarité internationale). Ces ouvriers de l'ombre savent que la traduction n'est pas un simple média indifférent et automatisable, et qu'au contraire c'est là que la diversité humaine se montre irréductible. Julien Green qui fut son propre traducteur (notre biblionet) observait avec un étonnement toujours renouvelé qu'on ne pense pas de même en français et en anglais, quand bien même on maîtriserait également ces deux langues, et que les langues ne sauraient se mouler ou se couler les unes dans les autres. Traduire, ce n'est donc pas faire un passer un message d'un média dans un autre, mais passer d'un monde à un autre, exercice infiniment plus acrobatique et, à proprement parler, discutable.

Ainsi la traduction, exercice difficile et irréductible à toute machinerie linguistique, donne au terme de virtualité, tant galvaudé sur Internet, tout son sens, comme le soulignait Paul Valéry lorsqu'il méditait sur sa traduction de Virgile : "le travail de traduire mené avec le souci d'une certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière chercher à mettre nos pas sur les vestiges de ceux de l'auteur ; et non point façonner un texte à partir d'un autre ; mais de celui-ci, remonter à l'époque virtuelle de sa formation, à la phase où l'état de l'esprit est celui d'un orchestre dont les instruments s'éveillent, s'appellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. C'est de ce vivant état imaginaire qu'il faudrait redescendre, vers sa résolution en œuvre de langage autre que l'originel."

Le captain

© A. S., Captain Doc, Avril 2003

Interview

Militantisme et traduction sur Internet
Entretien avec Fabien Granjon, Jean-Pierre Schermann et Stéphanie Marseille

 

Biblionet

Julien Green : "En anglais, j'étais devenu quelqu'un d'autre."

 

 

Grands courants de L'ist

Sommet mondial sur la société de l'information - Genève, déc. 2003.

 

Carnet de bord

INFOSITE
AGENDA

 

 

 

 

Interview

Militantisme et traduction sur Internet

Entretien avec Fabien Granjon, Jean-Pierre Schermann et Stéphanie Marseille.

La traduction présente des enjeux considérables pour l'accès aux documents sur Internet et pour la circulation des savoirs. De fait, la traduction sur Internet est incontournable dans le cadre des échanges internationaux et notamment des activités militantes. Pour comprendre ces enjeux, Captain Doc a rencontré trois acteurs qui s'inscrivent, à divers titres, dans le contexte du développement des nouvelles formes d'engagement :
Fabien Granjon, chercheur au sein du laboratoire Usages-Créativité-Ergonomie de France Télécom Recherche et Développement. Il travaille sur les usages militants d'Internet et a publié en 2001, aux éditions Apogée : L'Internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques.
Jean-Pierre Schermann, chercheur en physique des lasers à l'Université Paris 13, et traducteur sur Internet bénévole ;
Stéphanie Marseille, journaliste, interprète-traductrice bénévole et une des coordinateurs du réseau international d'interprètes et traducteurs, Babels.

Captain Doc : Fabien Granjon, vous étudiez les mouvements altermondialisation. Comment ces mouvements internationaux traitent-ils la question de la traduction ?

Fabien Granjon : Pour le mouvement altermondialisation, la circulation de l'information au sein des différents réseaux militants qui le constituent est une nécessité primordiale. Ces nouvelles formes de critique sociale s'opposent à une série d'acteurs comme les institutions financières internationales (OMC, Banque mondiale, FMI...) dont la domination s'appuie sur une expertise forte. Aussi, les militants altermondialistes sont amenés à développer une importante contre-expertise. Celle-ci circule ensuite sur Internet (sites Web, listes de diffusion, lettres d'informations). L'association ATTAC qui se définit comme une structure d'éducation populaire tournée vers l'action est emblématique de cette démarche. Elle dynamise la diffusion du savoir militant en faisant circuler un nombre impressionnant de documents très variés qu'elle propose en plusieurs langues. La traduction concerne aussi les informations liées à la mobilisation de l'action, qu'elle soit locale, nationale ou internationale (e.g. l'organisation du contre-sommet du G8 de juin 2003). Cette forte intrication des réseaux techniques et des réseaux de militants permet des initiatives originales comme la constitution d'une plate-forme de traducteurs d'une grande efficacité : "coorditrad" qui, sans être nécessairement des militants d'ATTAC, proposent toutefois de mettre leurs compétences spécifiques au service d'une cause politique.

CD. : Comment, concrètement, cette participation s'organise-t-elle ?

Fabien Granjon : Lors des grandes mobilisations (forum social mondial FSM, forum social européen FSE...), Attac-info s'appuie par exemple sur une équipe composée à la fois de rédacteurs et de traducteurs lui permettant de produire et de mettre en ligne quotidiennement une grande quantité d'information en plusieurs langues. Les rédacteurs ne sont pas organisés en pools nationaux mais en équipes regroupant tous les individus maîtrisant une même langue (portugais et brésiliens, espagnols et latino-américains...). Parmi la production de chacun de ces groupes, les textes les plus intéressants sont sélectionnés puis traduits rapidement par des individus qui peuvent se trouver à des milliers de kilomètres des rédacteurs. Internet offrant la possibilité d'une répartition du travail dans le temps, dans l'espace et entre les individus, le couplage militants-rédacteurs/traducteurs est ici vraiment très efficace. Il permet une large propagation de l'information et contribue à pallier les problèmes linguistiques.

CD. : Comment ces traducteurs envisagent-ils leur travail ?

Fabien Granjon : Il est frappant de constater que certains d'entre eux considèrent leur travail comme une activité politique à part entière et non comme un simple service rendu à une cause. On assiste, dans ce cas, à une politisation de l'activité de traduction. Internet permet un investissement à la carte, à partir de compétences-ressources particulières, qui, dans certains cas, peut se transformer en véritable engagement.

Captain Doc : Jean-Pierre Schermann, vous êtes traducteur pour les réseaux Coorditrad et Babels. Comment s'organisent les traductions sur Internet ?

Jean-Pierre Schermann : Je suis traducteur bénévole, mais non-professionnel, pour Coorditrad depuis deux ans et je participe à la mise en place de Babels, qui fonctionne depuis le forum social européen de Florence 2002. Je traduis le plus souvent des articles anglais en français et français en anglais (mais il m'est également arrivé de traduire des cassettes audiovisuelles telle que celle d'une conférence de Noam Chomski au Forum Social Mondial à PortoAlegre pour les sous-titres). Je reçois des textes à traduire par mail toujours très clairs, par exemple: "Qui peut traduire ce texte en anglais de 743 mots pour samedi? Ci-dessous le début du texte. Cordialement". Si je choisis l'article, je m'engage à le traduire et à respecter les délais demandés. En général, il s'agit de textes de 2000 mots au total par traducteur. S'ils dépassent 2000 mots, ils sont le plus souvent partagés entre plusieurs traducteurs par tranche de 2000 mots. Quand les articles sont trop techniques ou quand des passages nous semblent intraduisibles, nous pouvons faire appel à d'autres traducteurs du réseau qui vont débloquer la situation ou vont prendre le relais. J'utilise par ailleurs des traducteurs sur Internet (comme http://www.imf.org/external/np/term/index.asp?index=eng&index_langid=1 ou http://www.agris.be/fr/research/dico.html, ou http://eurodic.ip.lu/cgi-bin/edicbin/EuroDicWWW.pl), mais pas de logiciels de traduction automatique, qu'il faut acheter. Parfois les personnes chargées de coordonner les textes à traduire nous envoient de nouveaux sites permettant de traduire des mots techniques (sur des thèmes comme les retraites, le FMI). L'organisation, dont le responsable est Jean-François Druhen-Charnaux, est très efficace pour des mobilisations qui exigent parfois un traitement urgent. Le responsable délègue à des personnes qui aiguillent les textes à traduire. Grâce à Internet et cette bonne organisation la traduction des informations ne pose aucun problème. Le réseau de traducteurs est composé de militants, mais certains s'engagent ponctuellement, cessent leur activité et sont remplacés par d'autres bénévoles.

CD. : Et en ce qui concerne Babels ?

Jean-Pierre Schermann : C'est un réseau récent et contrairement à Coorditrad qui est parfaitement huilé, il y a énormément de débats, qui peuvent prendre beaucoup de temps. Je prends très peu part aux débats. Je n'interviens pratiquement pas sur la charte de l'association, qui constitue pour d'autres une grande aventure. J'ai fait de l'interprétariat lors du Forum Social Européen à Florence. Les interprètes étaient accueillis, hébergés et restaurés. Le matin, nous avions une réunion pour savoir qui faisait quoi, dans une grande pagaille mais très sympathique. Comme je ne suis pas interprète professionnel, j'ai été confronté comme beaucoup d'autres au problème de la traduction des conférenciers parlant trop vite ou employant trop de sigles connus de leurs seuls comparses. Mais j'ai eu beaucoup de plaisir à permettre l'accès à l'information à tous publics. Babels est encore une jeune association, et les enjeux liés à son organisation me font penser à l'histoire des ONG (organisations non gouvernementales), qui font l'objet d'une professionnalisation. Personnellement, je fais partie de ceux qui souhaitent rester à traduire et à interpréter en tant que militant bénévole, même si je comprends parfaitement que d'autres enjeux interviennent pour d'autres.

Captain Doc : Stéphanie Marseille, comment est né le réseau Babels ?

Stéphanie Marseille : Babels a vu le jour après le Forum Social Européen (FSE) 2002 à Florence, où j'étais interprète volontaire. J'ai rejoint une équipe au départ composée d'une poignée de militants qui coordonnaient les interprètes du FSE. A l'heure actuelle, Babels compte plus de 30 membres (dont 15 en France). Nous sommes tous coordinateurs et travaillons par groupe de travail, grâce aux mailing-lists dédiées. Mais nous nous rencontrons également. Nous avons la volonté de fonder un réseau international et non pas centralisé en France.

CD. : Comment travaillez-vous concrètement ?

Stéphanie Marseille : Babels fonctionne grâce à cinq groupes de travail avec des mailing lists dédiées : "genese" est la première des mailing lists, on y discute de tout ce qui a trait aux fondements du réseau : charte, documents de présentation, appels à volontaires. "babels-tech" s'occupe du site (traduit en cinq langues), des mailing lists, des questions techniques. "sources" est la liste pour la recherche d'écoles, d'endroits susceptibles d'avoir des interprètes potentiels. "puzzle" s'occupe de la construction et l'animation du réseau. "fse, g8" sont dédiés à la préparation de ces événements. Plus la liste internationale entre les coordinateurs de tous les pays.
Babels a par ailleurs un projet de glossaire militant, sous forme de document papier, qui vise à aider les interprètes en cabine lors de conférences. Ce glossaire regrouperait les mots-clé de thèmes spécifiques et expliciterait les concepts qui circulent entre les intervenants d'un même thème. Il devrait relever le défi de la diversité des thèmes : le droit d'asile, les femmes, l'eau par exemple et la diversité des acteurs : Médecins sans frontières, la Croix rouge par exemple.
Nous réfléchissons à la possibilité de mettre en ligne ce type de glossaire. Doit-il être en open source ? Comment tisser des liens avec d'autres groupes travaillant sur des index, des lexiques ?
A l'heure actuelle, Babels se concentre sur deux événements : le contre-sommet du G8 de juin 2003 et le FSE de novembre 2003 en France. Un appel à contribution a été mis en ligne sur notre site pour trouver 1000 interprètes avant la tenue du FSE en novembre 2003.
Personnellement, je consacre trois heures de travail par jour minimum pour Babels.

CD. : Quels sont les enjeux et les limites de la traduction, de l'interprétation ?

Stéphanie Marseille : Babels a la vocation de mener une réflexion sur le rôle des langues dans le cadre des mouvements militants. On ne peut pas se limiter à une simple traduction quand on se situe dans le cadre des concepts, qui charrient tout un contexte socio-culturel national, des pratiques et une vision spécifiques. Il faut en effet tenir compte non seulement des grammaires, vocabulaires, syntaxes, mais aussi du sens et des histoires des thèmes abordés dans les textes et discours. A mon avis, aucun logiciel de traduction automatique ne peut remplacer un traducteur, celui-ci peut à la limite être un outil d'appoint, mais un logiciel ne peut en aucun cas traduire une vision.
Par ailleurs, les acteurs que nous devons traduire, interpréter ne prennent pas tous la parole de la même manière et nous devons prendre en compte les jargons (par exemple les luttes syndicales), l'histoire des institutions dans leurs pays.
De plus, Babels veut respecter les interprètes, ne pas se substituer aux professionnels. Les traducteurs-interprètes ne doivent pas travailler dans n'importe quelles conditions, parce qu'ils mettent leurs compétences au service d'une cause, même ponctuellement. Le problème n'est donc pas de trouver 1000 interprètes, mais d'organiser ces ressources humaines, de maintenir une qualité de travail.
Enfin, la traduction et l'interprétation sont bien plus que des services dans le cadre des échanges internationaux, sur Internet ou en conférences ; elles contribuent à la circulation des idées entre les mouvements sociaux. Babels veut participer à la mise en place d'un réseau d'interprètes sensibles aux thèmes qu'ils traduisent. Ce qui émerge aujourd'hui dans le cadre des activités militantes, c'est le besoin de traducteurs-interprètes, professionnels ou non, sensibilisés aux thèmes à traduire.

Propos recueillis par Geneviève Vidal.

© G.V., Captain Doc, Avril 2003.

Biblionet


Julien Green : "En anglais, j'étais devenu quelqu'un d'autre."

Julian Green traduit par Julien Green : Le langage et son double / The language and its shadow). Seuil, collection Points, 1987, 405 p.

Ce recueil est un des rares exemples de textes écrits en deux langues par un même auteur : je dis écrit en deux langues plutôt que traduit, car l'un des principaux enseignements de ces articles portant, pour la plupart, sur le bilinguisme, est qu'on ne pense pas la même chose dans une langue et dans une autre, et qu'à sujet égal, le propos peut changer assez profondément. Green, américain né à Paris, qui a écrit la plupart de ses ouvrages en français, a pris pleinement conscience de ce problème lorsque la guerre l'a "exilé" aux Etats-Unis et qu'il entreprit d'écrire ses souvenirs pour faire connaître à ses compatriotes le monde perdu de la France d'avant-guerre : il commence la rédaction en français, puis s'avise qu'il vaudrait mieux les "traduire" en anglais pour atteindre le public américain et se met à réécrire, croit-il, le même texte en anglais ; il découvre alors que ce n'est pas le même texte qui lui vient sous la plume : "je m'aperçus que j'écrivais un autre livre, un livre si complètement différent du texte français que tout l'éclairage du sujet était transformé. En anglais, j'étais devenu quelqu'un d'autre. De nouveaux trains de pensée démarrèrent dans mon esprit, de nouveaux convois d'idées se formèrent. La ressemblance entre ce que j'écrivais maintenant en anglais et ce que j'avais écrit en français était si petite qu'on aurait pu douter que ce fût du même auteur."

Lorsqu'un auteur se traduit lui-même, il constate qu'il ne dit et ne pense pas les mêmes choses dans une langue et dans l'autre : "le sujet était bien le même. Le choix des détails était tout autre". "Il y a une façon d'aborder un sujet qui est anglo-saxonne, et il en est une autre qui est française". Ainsi, les traductions qu'on trouve dans ce recueil, bien qu'elles soient de l'auteur même, manquent singulièrement d'exactitude, et ne satisferaient guère un universitaire. Parfois même ce sont des phrases entières ou des paragraphes qui disparaissent ou sont remplacés par d'autres, comme si leur validité n'avait plus lieu d'être dans la langue nouvelle. En effet, "parler une langue, c'est se prêter à l'influence de toute une race et quelquefois s'y soumettre. La race anglo-saxonne, à laquelle j'appartiens, est caractérisée par une extrême réticence dans l'expression de ses sentiments (...). Le Français n'éprouve pas les mêmes scrupules à révéler ce qu'il éprouve. De là une littérature qui a un caractère fort différent."

Ainsi, sa conclusion sur la traduction n'est donnée qu'en anglais : "The difference between a good and a bad translator is that the bad translator thinks in the language from which he is translating, whereas the good translator thinks in the language of his translation." Hasardons-nous cependant à traduire ce passage, parce qu'il paraît précieux pour tous les traducteurs :
"La différence entre un bon et un mauvais traducteur est que le mauvais pense dans le langage qu'il traduit, alors que le bon pense dans le langage dans lequel il traduit". Mais tout n'est pas résolu pour autant. Il y a des choses qu'on ne pense pas naturellement dans certaines langues. La meilleure traduction prend alors un air "dissonant", comme Green le dit encore, comme un instrument accordé trop haut. Comme si l'on forçait la langue à dire des choses qui ne conviennent pas à son génie.

Ce débat animait récemment un forum de latin, où l'on traduisait l'ouvrage d'un autre américain, le professeur Hale, L'art de lire le latin, qu'on peut désormais lire en bilingue sur le net. Ceux qui ont subi l'enseignement du latin à l'école se souviennent combien fastidieux était l'exercice consistant à démanteler la phrase latine pour chercher le sujet, le verbe à la fin de la phrase, etc., bref à imposer artificiellement l'ordre syntaxique du français à la phrase avant de chercher seulement à la comprendre. Avec une telle méthode, impossible de parvenir un jour à lire le latin dans le texte. Hale propose une méthode bien plus naturelle : lire la phrase latine dans son ordre propre, et la comprendre comme la comprenaient les Romains. Maintenant, lire est une chose, traduire en est une autre. Hale donne l'exemple d'une phrase de Tite-Live : "Tarquinium moribundum cum qui circa erant excepissent, illos fugientes lictores comprehendunt" et propose de la lire dans l'ordre de la phrase, en suivant le dévoilement des événements. S'il faut donc traduire le texte comme on doit le lire, il faut alors imiter le style des traducteurs d'autrefois, qui faisaient du latin en français. Ainsi Nisard, en 1864 : "Tarquin tombe mourant dans les bras de ceux qui l'entourent ; mais les meurtriers, qui fuient, sont arrêtés par les licteurs". Ou encore Gaston Baillet chez Budé : "Tarquin tombe mourant dans les bras de son entourage, tandis que les deux fuyards sont arrêtés par les licteurs".

Au contraire, une traduction "francisante" dirait : "les licteurs s'emparent des meurtriers qui prenaient la fuite, cependant que son entourage soutient Tarquin mourant". Notons que la traduction récente d'Annette Flobert, aux éditions Garnier-Flammarion, n'est pas loin de cette version : "Tandis qu'on s'empressait autour du roi mourant, les licteurs arrêtèrent les meurtriers qui cherchaient à s'enfuir". Annette Flobert a en effet voulu réécrire Tite-Live en français courant, afin d'en ouvrir l'accès au grand public. Sans doute perd-on beaucoup des effets stylistiques de l'original, cette fameuse concision latine qui semble courir avec les événements, et les latinistes seront-ils déçus. Au regard du principe de Green ce serait néanmoins la bonne façon de procéder. Ces traductions sont plus conformes au génie de la langue française, alors que les autres citées plus haut font un effet étrange de "version latine". Certes, dans les deux versions, les faits sont les mêmes, mais les styles fort différents. Là où on a, comme chez Tite-Live une série d'images, la version Flobert fait de belles phrases bien frappées, qui relatent les faits tel qu'un Français les eût perçus. Mais c'est au point qu'on peut se demander si ce sont bien exactement les mêmes faits : d'un côté, le Roi tombe dans les bras des gens qui se trouvent là ; dans l'autre version, "on s'empresse autour de lui", sans doute pour le secourir. Dans un cas, les assassins s'enfuient, ils sont déjà loin (illos = les meurtriers, qui fuient...) et on les rattrape : c'est un récit ; dans l'autre, il sont arrêtés dès qu'ils "cherchent à fuir", et la scène peut se contempler d'un coup d'œil : c'est un tableau. On peut se demander si l'élégance française ne trahit pas quelque peu le mouvement : le contraste est effacé entre la scène du roi mourant au milieu de son entourage figé, et la fuite des meurtriers, rattrapés et appréhendés par les licteurs. Autrement dit, selon le génie de la langue, les mêmes faits ne sont pas perçus exactement de la même manière.

Que faut-il donc faire ? épouser le génie de la langue de traduction, et traduire comme un français parlerait s'il pensait et voyait la scène lui-même, ou au contraire forcer le français à parler et à penser comme le latin ? Green observe que pour la plupart des ouvrages, il faut adapter la pensée elle-même à la langue de la traduction. Mais il y a des exceptions : la plus remarquable est la Bible, et ce qui fait selon lui la supériorité de la "King James" en anglais, ou de la traduction de Luther en allemand, est leur littéralisme, alors que les messieurs de Port-Royal ont voulu faire parler Dieu comme à la cour de Louis XIV. C'est ainsi encore que Chateaubriand a traduit Milton, dans un étrange mot à mot qui rend peut-être mieux l'étrangeté de l'original; ou, plus près de nous et plus étrange encore, par son parti pris de rendre le texte selon l'ordre des mots, Klossowsky Virgile.

La question est donc très complexe. Lors des débats que suscita la traduction de Hale, l'un des intervenants voulut y mettre un terme par cette judicieuse observation : "Le problème n'est qu'apparent : il y a un sens, des effets stylistiques, une façon de s'exprimer dans une langue, et ce sens ainsi que ces effets stylistiques peuvent être rendus tout compte fait assez fidèlement dans une autre langue par une façon de s'exprimer autre, mais équivalente". Valéry disait que traduire, c'est "reconstituer au plus près l'effet d'une certaine cause, au moyen d'une autre cause". La traduction est un art, dont on peut dire ce que Baudelaire, génial traducteur de Poe, disait de la critique : une activité éminemment subjective, qui, à la limite doit se traduire par la création d'une nouvelle œuvre.

Ariel Suhamy

A. S, CaptainDoc, Avril 2003

On trouvera sur le net un compte rendu du livre de Green par une spécialiste de la traduction.

Grands courants de l'IST


Sommet mondial sur la société de l'information - Genève, déc. 2003.

Suite à premier article paru dans le numéro de mars dernier sur la tenue, en décembre 2003 à Genève, du Sommet Mondial sur la Société de l'Information, nous nous proposons de publier chaque mois une brève synthèse des déclarations adoptées à l'issue des Conférences Régionales organisées dans la cadre du Comité de préparation (PrepCom) de ce Sommet.

Première des conférences régionales préparatoires au Sommet Mondial sur la Société de l'Information, la Conférence Régionale Africaine, qui s'est déroulée à Bamako (Mali) en mai dernier, a abouti à la définition de certains principes fondamentaux en matière d'accès à l'information et de valorisation du patrimoine culturel pour les pays africains.

Au-delà des déclarations de principes sur la liberté d'expression et le droit à l'information, les participants à cette conférence - membres de délégations d'Etats africains, représentants d'organisations internationales, d'ONG africaines et internationales ainsi que du secteur privé et de la société civile - ont souhaité mettre l'accent sur la promotion de la diversité culturelle et du plurilinguisme comme moteur du processus de développement dans la production de contenus. Une contribution de l'Afrique à la Société de l'Information qui ne peut cependant s'envisager que dans la perspective d'une réduction de la "fracture numérique" à travers la mise en place des infrastructures de télécommunications adéquates.

Une démarche certes louable mais soumise là encore à l'établissement de plans de financement et d'investissement qui devront être soutenus par la communauté internationale, les institutions financières multilatérales ainsi que des partenaires tels que la Conférence des Etats Africains, le G8, l'OCDE ou encore l'Union européenne, afin d'assurer le développement du service public dans des secteurs clés comme l'Education ou la Recherche.
C'est dans cette perspective que la Conférence Régionale Africaine invite l'ensemble des partenaires associés à la réflexion sur le devenir de la Société Mondiale de l'Information à optimiser les coûts d'accès aux technologies afin de définir "les règles d'organisation du marché de la connexion internationale et de partage du marché local" (1). Réflexion qui, pour les Etats africains, doit s'accompagner de politiques stimulant le développement d'infrastructures. Ainsi, un moratoire sur les taxes frappant le matériel (hardware et software) devrait-il voir le jour d'ici à la conférence de Tunis en 2005.

(1) Rapport de la Conférence Régionale Africaine pour le SMSI (Bamako, 28-30 mai 2002), p.7. [trad. de l'anglais].

Le Rapport de la Conférence Régionale Africaine pour le SMSI ainsi que de nombreux autres documents sont accessibles sur le site de l'Union Internationale des Télécommunications (UIT).

Eric Goettmann

© E.G., Captain Doc, Avril 2003.

Carnet de bord


INFOSITE

L'Unité Régionale de Formation et de promotion pour l'Information Scientifique et Technique de Lyon (URFIST) recense sur son site un large panel d'outils de recherche d'information sur Internet allant des moteurs et annuaires généralistes à des ressources plus spécifiques du web invisible. Une mine d'informations qui vient tout juste d'être actualisée par Jean-Pierre LARDY.

http://urfist.univ-lyon1.fr/risi/outils.htm

© Captain Doc, Avril 2003.

AGENDA

INRS - Actualités en Prévention
30 juin et 1er juillet 2003 - Palais des Congrès de Nancy.

Pour la deuxième année consécutive, l'Institut National de Recherche et de Sécurité organise les journées "Actualités en prévention" dont l'objectif est de présenter un état des recherches menées par l'institut et ses partenaires dans le domaine de la prévention avec pour principaux thèmes :

> le traitement des déchets,
> les fibres minérales,
> le bruit et la surdité professionnelle,
> le stress au travail

Informations et programme : sur le site de l'INRS ou contactez Dominique MUR, INRS, Avenue de Bourgogne - BP 27 - 54501 Vandoeuvre-lès-Nancy cedex
Tél : 03 83 50 20 22 - Fax : 03 83 50 87 82 - E-mail : actuenprevention@inrs.fr

Inscriptions (avant le 17 juin 2003) : : http://www.palais-congres-nancy.com/inscriptions/iap.asp
ou auprès de Lorraine congrès - BP 663, 54063 Nancy cedex - France
Sauria Belghachem, Tél : 03 83 36 81 92 - Fax : 03 83 36 81 80

 

Congrès inter-associations des métiers des archives, des bibliothèques et de la documentation
21 et 22 novembre 2003, ENSP de Rennes

Organisé à l'initiative de l'Association des Archivistes Français (AAF), de l'Association des Bibliothécaires Français (ABF), de l'Association des Professionnels de l'Information et de la Documentation (ADBS) et de l'Association des Directeurs et des personnels de direction des Bibliothèques Universitaires et de la Documentation (ADBU) dans la perspective du Sommet Mondial sur la Société de l'Information, ce congrès inter-associations proposera un espace d'échanges et de réflexions sur les évolutions des métiers de l'information.

 

TIC et diffusion de la production éditoriale

Organisée à l'initiative de l'Université Paris 13 Villetaneuse, une journée d'étude consacrée aux technologies de l'information et de la communication et à la diffusion de contenus éditoriaux se tiendra le 15 mai prochain dans les locaux de l'université. Parmi les thèmes abordés : les plates-formes de diffusion en ligne (Hachette, Electre,...), la diffusion du livre français à l'étranger et les TIC, les modèles économiques ainsi que l'utilisation éditoriale des TIC aujourd'hui.

Contact : David DOUYERE - david.douyere@laposte.net

 

"L'information : un coût, une valeur"
Inforum 2003 - mardi 6 mai 2003, Bibliothèque Royale - Bruxelles

L'Association Belge de Documentation (ABD) organise dans le cadre d'Inforum 2003 une conférence autour du thème "l'information : un coût, une valeur". Le programme de cette journée est disponible à l'URL suivante :
http://abd-bvd.emax.be/documents/inforum2003fr.pdf

Frais d'inscriptions : gratuit pour les membres, 125 EUR pour les non-membres, 62 EUR
pour les membres ECIA/VVBAD

Informations pratiques et inscriptions : inforum@abd-bvd.be

 

Statut et propriété des collections en bibliothèque
Mardi 20 mai 2003 - Institut National d'Agronomie, Paris.

L'association des conservateurs de bibliothèques (ACB) propose une journée d'étude sur le thème "A qui appartiennent les collections ? Statut et propriété des collections en bibliothèque". Au centre des interventions et débats les questions juridiques liées à la propriété matérielle des collections et documents patrimoniaux dans le cadre de l'application des lois de décentralisation et l'intercommunalité.

Frais d'inscription : 30 euros pour les adhérents, 50 euros pour les non adhérents

Informations et inscriptions : bdupre@ville-caen.fr, icardo@enssib.fr, claire.vayssade@bnf.fr

 

Les enjeux d'XML
Le 3 juin 2003 - Doc Forum, Lyon.

Pour faire le point sur les évolutions engendrées par XML dans les pratiques documentaires et, plus largement, dans les systèmes d'information des entreprises, l'association Doc Forum organise le 3 juin prochain une journée d'étude sur le thème : "Les enjeux d'XML : portail, gestion de contenu, intégration et Web services".

Informations et programme : docforum@docforum.tm.fr ou 04 78 29 50 80.

 

3emes Rencontres FORMIST
12 juin 2003 - ENSSIB, Villeurbanne.

Les troisième rencontres FORMIST, organisée à l'initiative du Réseau francophone pour la formation à l'usage de l'information dans l'enseignement supérieur, se tiendront le 12 juin prochain à l'ENSSIB autour du thème "Formation à la maîtrise de l'information à l'heure de l'harmonisation européenne : problématiques et perspectives".

Programme et inscriptions :
http://formist.enssib.fr/412567A0004D098D/Vframeset/rencontres

© Captain Doc, Avril 2003.

A nos lecteurs

Génétique : voyage au coeur de l'infiniment petit dans l'Est
de l'Ile-de-France

InterEst est le magazine électronique de la Délégation Ile-de-France Est du CNRS réalisé par INIST Diffusion. Il est destiné à faire connaître aux entreprises (grands industriels ou PME-PMI) et aux collectivités du Val-de-Marne, de l'Est de l'Essonne et de Seine-et-Marne les activités de recherche du CNRS dans leur région, et à leur permettre de découvrir une chose qu'ils ignorent peut-être : le CNRS peut les aider à innover.

Chaque trimestre, un grand dossier illustré fait le point sur un secteur de recherche dans la région. Après "Recherche et Industrie automobile" en octobre dernier, InterEst numéro 2, qui sort le 29 avril, fait le point sur la recherche en génétique dans l'Est de l'Ile-de-France.
Génoscope et Généthon à Evry, Institut Gustave Roussy et Institut André Lwoff à Villejuif..., InterEst a enquêté dans les laboratoires du CNRS et interrogé les chercheurs.

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FTPress, société anonyme au capital de 815.000 euros, 14 rue Soleillet, 75971 Paris Cedex 20.

Directeurs de la publication : Raymond Duval et François Vadrot
Rédacteur en chef : Ariel Suhamy
Rédacteurs : Samuel Duchay, Geneviève Vidal, Jeanne Suhamy, Pascaline Hoel, Eric Goettmann, Anne-Marie Badolato, Jean-François Nominé, Michel Vajou, Sandrine Avril, Thérèse Hameau
Webmaster : Xavier Petit-Renaud

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