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Profil politico-sociologique des
technologies Jean-Paul Baquiast et Christophe
Jacquemin
Point n'est besoin d'être marxiste pour être convaincu
que les technologies, comme les sciences qui leur
servent de fondation, ne prennent de sens que rapprochées
de l'arrière-plan politique et sociologique des groupes
humains qui les mettent en oeuvre. Cela leur confère
des profils à chaque fois bien différents, auxquels
il est indispensable de réfléchir.
On peut illustrer cette quasi-banalité par des exemples
récents. Le premier concerne deux projets exposés
dans la revue Sciences et Avenir de septembre 2002.
L'un est intitulé: La maison du bonheur et décrit
une expérience d'habitat hyper-numérisé, dans un local
doté de toutes les technologies "intelligentes". Des
cobayes y vivent une expérience de câblage et d'interactivité
ininterrompue. Il s'agit du Phénom (Perceptive Home Environment)
à l'essai actuellement en Hollande.
Le deuxième projet décrit par Sciences et Avenir concerne
un projet de maison proactive intitulé House_n, The MIT House of the Future,
développé au sein du MediaLab du MIT par l'architecte
et concepteur "révolutionnaire" Kent Larson. Ce projet
vise à assurer un télémonitoring permanent de personnes
en bonne santé (les Healthy People) par un groupe
de conseillers médicaux distants (les Healthy Advisors).
Les seconds, supposés en bonne santé, si on en croit
leur appellation, ont pour mission de faire en sorte
que les premiers le restent le plus longtemps possible.
Ils surveillent à cette fin, grâce à différentes techniques
de télé-diagnostic, télé-documentation médicale et
le cas échéant télé-médecine, les différents paramètres
vitaux des gens en bonne santé. ils les conseillent
à la demande en temps quasi-réel. Le concept n'a rien
d'idiot. On pourrait même concevoir qu'il se généralise,
soit au profit de patients faisant l'objet d'un télé-suivi,
soit même pour la consultation et le diagnostic. Des
stations déportées de diagnostic et de soins permettraient
ainsi, avant toute relation impliquant le contact
direct entre patient et soignant, de démultiplier,
notamment au profit d'une population géographiquement
dispersée, les conseils et consultations. Plus généralement,
ce concept va bien dans le sens actuel, où les malades,
comme les gens craignant de le devenir, participent
eux-mêmes de plus en plus activement à leur suivi
et à leur traitement.
Un exemple tout différent de développement technologique
très prometteur est celui dont la presse (Voir notamment
Le Monde du 04/09/02 p. 25) n'a pas manqué à juste
titre de saluer l'audace et l'intérêt.
Il concerne l'érection d'une Tour
solaire de 1.000 mètres de haut, à Buronga
dans le désert Australien, . Le consortium australien
EnviroMission est en charge du projet, dont le designer
et le maître d'oeuvre industriel est Schlaich Bergermann
and Partner (SBP), groupe allemand spécialiste de
grands travaux de ce type. Le projet, qui a fait l'objet
d'études techniques et économiques très poussées,
sera le chef d'oeuvre de ce début de siècle en matière
d'énergies renouvelables, s'il arrive à terme. Les
liens que nous vous proposons ci-dessous permettent
de s'en rendre compte. Disons seulement que l'on rejoint
là, à une échelle encore modeste, les grands projets
de l'avenir, tel l'ascenseur spatial, évoqués notamment
par Hans Moravec dans son livre Robot, dont nous vous
avions fait la recension dans notre dernier numéro.
Pour la petite histoire, afin de montrer que les écologistes
ne sont jamais contents (mais peut-être ont-ils parfois
raison de ne pas l'être), il paraîtrait que certains
Verts australiens, au lieu se de réjouir de voir économiser
des énergies fossiles polluantes, commencent à se
plaindre du réchauffement de la haute atmosphère produite
par l'éviction de l'air chaud au sommet de la tour.
On a peine à penser pourtant que les bilans énergétiques
soient comparables.
La morale de l'histoire
Quoi qu'il en soit, revenons à notre propos. Ces divers
projets sont tous intéressants. Ils mettent en oeuvre
des technologies et des industriels très avancés.
Ils entraînent un progrès incontestable des sciences
appliquées et fondamentales. On ne peut donc que souhaiter
les voir réussir et faire des émules partout dans
le monde.
La seule chose qui les distingue est leur profil économique
et politique. Dans l'état actuel des choses, les deux
maisons du futur décrites ici visent une clientèle
sursaturée de protection et de facilités, qui loin
de penser à en faire profiter les autres, cherche
à s'entourer d'un cocon protecteur encore renforcé.
Sans doute rêvent-ils de créer un super-organisme
constitué de maisons analogues en réseau, vivant loin
du bruit et des fureurs du monde sous-développé. S'il
s'agissait d'émigrer dans un satellite ou une planète
extérieure, pourquoi pas. mais sur Terre, il y a sans
doute mieux à faire de telles technologies.
La Tour solaire au contraire, même si elle n'est pas
promue par des philanthropes, s'inscrit dans la recherche
indispensable de nouvelles technologies capables de
soutenir le développement des pays riches, comme aussi
pourquoi pas, des pays pauvres, sans aggraver encore
- ou en aggravant moins - le poids prélevé sur l'environnement.
Elle est donc d'un tout autre avenir, et bien plus
digne que les deux maisons précédentes d'encourager
nos rêves.
Nous conclurons alors, comme nous le faisons souvent
ici: "Pourquoi ne pas faire de même en France, dans
un coin, sinon dans plusieurs coins, du désert Français?
Une suggestion de plus aussi pour faire plaisir aux
Verts: on pourrait garnir la périphérie de la tour
solaire par une armada d'aérogénérateurs (dits aussi
éoliennes). Quand l'ensoleillement diminue, c'est
en général que le vent prend le relais. Le site ne
serait donc jamais en arrêt technique.
Pour en
savoir plus : Phenom:
Article de Science
et Avenir : http://www.sciencesetavenir.com/articles/p667/a24516.html
Partenaires
industriels : http://www.eesi.tue.nl/projecten/projects.html
Description
fonctionnelle : http://wwwhome.cs.utwente.nl/~pieter/projects/@ha.pdf
House-n, The MIT House of the
Future
Article de
Sciences et Avenir : http://www.sciencesetavenir.com/articles/p667/a24520.html
Kent Larson : http://architecture.mit.edu/~kll//
House_n Consortium
: http://web.mit.edu/emunguia/www/research.html Tour
solaire de Buronga
Article du Monde :
http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3244--288892-,00.html
EnviroMission : http://www.enviromission.com.au/index1.htm
Fiche technique du
projet : http://www.aie.org.au/pubs/enviromission.htm
Schlaich Bergermann
and Partner (SBP) : http://www.sbp.de/en/fla/index.html
©
Automates Intelligents 10/10/2002

Contraintes de la connaissance dans les sciences
sociales par Jean-Paul Baquiast
Dans
les livres du physicien théorique Lee Smolin (voir note de lecture), l'auteur évoque quelques
unes des contraintes qui, selon lui, s'imposeront à l'observateur quand il
s'agira d'observer l'univers à l'échelle de la future
gravité quantique. Ces contraintes ressemblent beaucoup
- mais ne se limitent pas -à celles connues depuis
longtemps par les physiciens quantiques. Nous avons
eu l'idée que de telles contraintes pourraient aussi
se retrouver dans les sciences de l'univers macroscopiques,
et notamment dans les sciences sociales. Elle n'est
pas nouvelle puisqu'il y est de notoriété qu'une observation
modifie l'observé, qu'un discours transforme celui
qui l'émet ou celui sur qui il porte. Mais il nous
semble que l'on pourrait faire une application systématique
plus systématique encore des principes évoqués par
Lee Smolin, lorsqu'il s'agit de modéliser le monde
de la vie quotidienne qui nous entoure. Nous évoquons
ici le cas des sciences dites sociales, pour donner
une référence facile à comprendre. Mais en fait ce
serait plus généralement la façon dont nous pouvons,
par la théorie ou la pratique, notamment en politique,
considérer ce sur quoi nous agissons, et nous même
en tant qu'acteur, qui nous paraît pouvoir bénéficier
de ces comparaisons sans doute peu rigoureuses mais
pouvant, comme on dit, donner utilement à réfléchir.
Notamment si nous utilisons des systèmes informatiques
et des réseaux pour nous aider à représenter le monde.
Nous reprenons dans cet article, en les approfondissant,
beaucoup des paragraphes présentés dans notre fiche
de lecture consacrée à Lee Smolin. Le lecteur lisant les deux nous
en excusera.
On ajoutera une mise en garde indispensable,
de façon à ne pas tomber dans la catégorie des relativistes
post-modernes et plus généralement des naïfs et ignorants
dénoncés par Alan Sokal et Jean Bricmont (Impostures
intellectuelles, Odile Jacob, 1997). Lorsque nous
disons ici que les sciences humaines, et plus généralement
les sciences autres que la physique théorique, pourraient
s'inspirer des approches de cette dernière, il ne
s'agit pas d'utiliser les outils et modèles de la
physique pour la compréhension du monde quotidien.
Il s'agit seulement d'évoquer des paradigmes ou approches
philosophiques pouvant conduire dans les autres sciences
à renouveler les outils et les modèles spécifiques
à ces sciences. Ceci, tout le monde est en droit de
le faire, puisque aucun scientifique réaliste pur
et dur ne pourrait nier le rôle de la vision, de l'imagination,
dans le développement des sciences. Voir aussi sur
ce sujet notre recension du livre de Bruno Latour, Politiques de la nature, dans
ce numéro).
Le réel dans la gravitation
quantique
Est-il besoin de rappeler que la
gravitation quantique, comme sa grande sœur
la mécanique quantique, doit tenir compte
des limites qui s'imposent à elle dans la
description du réel, compte tenu de la nature
particulière des objets qu'elle manipule.
L'homme, comme d'ailleurs l'animal, a été
doté par l'évolution de fonctions sensorielles
et cérébrales lui permettant de se représenter
l'univers en termes objectifs, interprétables
par le sens commun. Comme ces représentations
lui permettent de survivre au mieux dans
le monde, il en déduit qu'elles correspondent
à un réel indépendant de lui et de l'observation
qu'il en fait. La science macroscopique,
lorsqu'elle a pris l'habitude de décrire
le monde en termes abstraits, y compris
mathématiques, ne nous a pas obligé à considérer
que les modèles scientifiques ne correspondaient
pas à un réel bien concret. Ainsi l'orbite
d'un astre, même si elle n'est pas visible,
est suffisamment réelle pour qu'avec les
coordonnées convenables, on puisse à tout
moment retrouver cet astre sur son orbite.
En ce sens on peut dire que la science est
du sens commun transformé ou sens commun
critique.
Pourtant, dans la physique classique,
l'opinion acceptait comme correspondant
à un réel objectif des concepts "inimaginable",
par exemple l'infini de l'espace et du temps
de la physique Newtonienne. Ceci voulait
dire que les gens se voyaient en imagination
cheminant à l'infini dans l'espace, sans
s'étonner outre mesure. Il est vrai que
cela cadrait très bien avec l'idée que la
religion avait habitué les gens à se faire
de Dieu.
L'arrivée de la relativité einsteinienne,
réputée contre-intuitive, ne l'était guère
moins que la cosmologie newtonienne. On
a très vite pris l'habitude de se représenter
l'espace-temps comme courbe et fermé, image
correspondant à celle bien connue du ballon.
De même, on peut (en se forçant un peu)
considérer l'univers à son origine, tout
de suite après le big bang, ou les trous
noirs tels qu'ils sont décrits aujourd'hui,
comme correspondant à des réalités bien
palpables. Nous nous imaginons, par exemple,
désintégrés dans un trou noir, à supposer
que notre astronef s'en soit approché de
trop près. Il a fallu par contre admettre
que des parties entières du réel pouvaient
être à jamais inobservables par un observateur
donné : tout ce qui se situe en dehors du
cône de lumière de celui-ci. La science
classique admettait que des éléments du
réel soient inobservables, mais ceci n'était
pas lié à une géométrie particulière du
réel, et pouvait n'être que temporaire,
en attendant de meilleurs instruments. Ainsi,
aujourd'hui encore, on ne peut que difficilement
observer le fonds des mers.
Avec la mécanique quantique, il
a fallu admettre par contre que les entités
que l'on y observe, par exemple les particules,
ne correspondent absolument pas à des objets
matériels. Par définition, ces entités,
à supposer qu'elles existent, ne sont pas
visibles. Ce que l'on connaît d'elles, c'est
seulement une certaine probabilité d'observer
certaines de leurs manifestations à l'exclusion
de certains autres, dans des conditions
d'expérimentation bien précises. Nul n'est
pour le moment en état d'affirmer que derrière
les observations faites, il y a une réalité
en soi, indépendante de l'observateur. Comme
cependant ces observations se répètent avec
une régularité remarquable, et permettent
une excellente prédiction des phénomènes
physiques macroscopiques, on peut admettre
que le monde sous jacent n'est pas aléatoire,
mais réel. On dira seulement, pour reprendre
le terme du physicien Bernard d'Espagnat,
qu'il s'agit d'un réel voilé(1).
La gravitation quantique retrouve
évidemment ces mêmes contraintes, d'une
façon encore plus marquée, en ce sens que
les entités dont elle traite, les cordes
par exemple, ne sont pas plus observables
directement par les instruments que ne le
sont les particules, mais pire encore ne
sont même pas observables indirectement,
pour le moment du moins. Ceci est dû à leurs
dimensions qui les situe hors de portée
des plus grands accélérateurs. On peut détecter
indirectement un électron ou un photon,
mais on ne peut détecter quelque chose qui
se situe aux alentours des échelles de Planck.
Il faudra attendre encore un peu, soit que
les instruments se perfectionnent, soit
que la théorie trouve des procédés permettant
de vérifier les hypothèses de la gravitation
quantique à des échelles intermédiaires
entre celles de Planck et celles autorisés
par très grands accélérateurs en cours de
mise en place dans le monde.
La tentation est forte alors de
considérer que ces entités, les cordes,
les lacets, ne sont que des représentations
mathématiques sans correspondance avec un
réel imaginable, fut-il voilé. Par contagion,
on pourra conclure que les hypothèses cosmologiques
pouvant découler de la gravitation quantique,
même lorsqu'elles porteront sur des objets
de grande taille, comme des univers, seront
tout autant, sinon irréelles, du moins situées
dans un monde n'ayant plus rien à voir avec
notre expérience courante..
La démarche scientifique reste
cependant ce qu'elle est, c'est-à-dire qu'elle
part de ce que l'on sait pour faire des
hypothèses vérifiables sur ce que l'on ne
sait pas, et changer le cas échéant de paradigme.
De ce fait, on peut légitimement espérer
que des réels de moins en moins voilés se
révéleront dans l'avenir à la science, sous
réserve de limites cosmologiques infranchissables
par l'observation (encore que, si les théories
évoluaient, ces limites seraient peut-être
modifiées).
Nous en conclurons donc qu'il ne
faut pas rejeter les hypothèses qui nous
paraissent aujourd'hui irréalistes formulées
par les physiciens théoriciens de la gravitation
quantique, sous prétexte qu'il ne s'agit
encore que de "formules mathématiques".
Aussi étonnantes puissent-elles être, elles
se révéleront peut-être un jour, à nos successeurs
sinon à nous-mêmes, comme décrivant un ou
plusieurs univers "bien réels".
Mais l'étude de la gravitation
quantique fait apparaître quelque chose
de plus inédit et d'aussi intéressant. Jusqu'ici
nous nous sommes posé la question de savoir
comment retrouver les descriptions macroscopiques
du monde qui sont les nôtres dans le monde
de la nouvelle physique, illustrée par le
terme général de gravitation quantique.
A l'inverse, on peut dorénavant se poser
celle de savoir comment utiliser les concepts
de la gravitation quantique pour décrire
notre monde macroscopique. On objectera
que dans ce monde, nous ne sommes guère
sensibles à des phénomènes se passant aux
échelles de Planck. Certes, quand je me
déplace dans mon bureau, je courbe l'espace
de celui-ci, mais cela ne me touche guère.
Par contre, il existe de nombreux
domaines de la connaissance scientifique
où les problématique de l'observateur et
de l'observé, de la superposition et de
l'incertitude, de l'univers relationnel
et même des multiples dimensions doivent
aujourd'hui nous intéresser. C'est le cas,
sans doute en biologie, mais certainement
en ce qui concerne les sciences sociales.
Bien sûr, on ne reprendra pas là (encore
que…) les formulations mathématiques de
la physique, mais la philosophie d'ensemble,
largement intuitive, des systèmes, pourra
être la même, et se développer en coopération
avec ce que l'avenir de la physique nous
réserve. Nous en donnons un exemple dans
l'article ci-dessous.
On pourrait même, en allant encore
plus loin, se demander si la description
que donne la gravitation quantique des cordes
ou des lacets représentant les constituants
ultimes de la matière, ne pourrait pas être
appliquée aux objets du monde macroscopiques,
par exemple les êtres humains. Ceux-ci sont
en effet imbriqués (entangled) dans un ensemble
complexe de relations avec d'autres objets,
qui leur confère plusieurs "dimensions"
superposées, que l'analyse linéaire a du
mal à démêler. En cela, ne ressemblent-ils
pas aux cordes, à qui l'on prête neuf dimensions
spatiales, les dimensions supplémentaires
étant très petites et enroulées les unes
sur les autres, sinon cachées (compactifiées).
Dans ce cas, la mise en évidence des dimensions
cachées ou compactifiées des êtres macroscopiques
pourrait être intéressantes. Que le lecteur
se rassure, nous utilisons là une simple
image, mais qui pourrait nous en sommes
sûrs se révéler fructueuse, surtout lorsque
l'on observera les individus et les groupes
humains au travers des réseaux numériques
au sein desquels ils s'expriment dorénavant.
Ces diverses homologies n'auraient
en fait rien de surprenant. Ne sommes nous
pas des créatures macroscopiques faites
de particules microscopiques et évoluant
dans l'univers physique commun dont tout
a émergé ?
(1) Bernard d'Espagnat, Traité
de physique et de philosophie, Fayard 2002
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Aujourd'hui, deux types de limites empêchent les sciences
sociales (nous n'en ferons pas l'énumération ici)
de jouer pleinement leur rôle dans la compréhension
du monde et dans l'aide à la gouvernance scientifique
de celui-ci. Il y a des limites dues à l'insuffisance
de recherches sérieuses permettant de comprendre certains
phénomènes et d'acquérir les outils pour mieux les
contrôler. Dans ce cas, un espoir est permis. Il suffirait
en principe d'augmenter le potentiel de recherche
et sans doute aussi de pratiquer une interdisciplinarité
plus systématique, seule à même non seulement de réutiliser
des résultats acquis ailleurs, mais d'obtenir des
modèles et hypothèses plus pertinents. Cette question
rejoint indirectement celle de la politique de la
science, qui méritera bien d'autres développements.
Nous la laisserons donc de côté pour le moment.
Mais il y a aussi des limites intrinsèques à toute science
en général, qui pèsent fortement sur les sciences
humaines. Ces limites, que l'on trouve aujourd'hui
en physique fondamentale, sont liées par exemple au
rôle de l'observateur, à la définition d'un cadre
de référence spatial ou temporel adéquat, à l'existence
éventuelle de règles simples (encore cachées) générant
intrinsèquement de la complexité (hypothèses de S.
Wolfram). Certains scientifiques postulent en physique
fondamentale que le cerveau humain, en l'état actuel
tout au moins, se trouve confronté à l'indécidable
lorsqu'il aborde des hypothèses qui supposent l'appel
par exemple aux constantes de Planck. La question
est de savoir si, dans le monde macroscopique qui
est celui des sciences humaines, ces limites doivent
être évoquées ou si les techniques d'approximation
statistique jusqu'ici pratiquées spontanément par
les hommes, peuvent suffire à un bon gouvernement
approximatif de l'humanité face aux périls qui la
menacent dorénavant.
Quant il s'agit de discuter du fondement des connaissances,
les sciences sociales sont en effet défavorisées du
fait qu'elles s'expriment généralement sans formalisme
lourd. Chacun croit pouvoir y émettre un avis ou une
expertise, au simple prétexte qu'il a quelque diplôme
derrière lui ou dispose d'une fonction de responsabilité.
Nous ne voulons pas dire qu'il faille en interdire
l'accès aux simples citoyens, mais seulement que leur
exercice exige, comme dans les autres domaines des
sciences, beaucoup de travail et de prudence. D'où
l'intérêt de consulter les points de vue de scientifiques
éminents extérieurs au domaine.
Pour aborder ces questions, il nous paraît donc utile
de transposer aux sciences sociales certaines réflexions
épistémologiques découlant des travaux des physiciens
théoriques. On dira que les travaux de ceux-ci sont
trop ésotériques et lointains pour intéresser les
sciences sociales, branchées sur les réalités immédiates.
Nous ne le pensons pas. Pour tenter de le montrer,
inspirons-nous des propos de Lee Smolin, un des pères
de la cosmologie quantique. Que dit-il? (Three Roads to Quantum Gravity, Basic Books,
2001).
Lee Smolin pose, relativement à la physique, quatre principes
qui nous paraissent tout à fait intéressants pour
mieux interroger les fondements théoriques des sciences
sociales
Il n'existe rien en dehors de
l'univers
Un premier principe consiste à rappeler que pour les
physiciens, comme pour les scientifiques en général,
il n'existe rien en dehors de l'univers, qui puisse
être utilisé d'une quelconque façon pour expliquer
ses origines, son avenir ou son fonctionnement. L'univers
est un système clos. Toute chose ou entité intérieure
à lui ne peut être définie que par rapport à d'autres
entités également intérieures à lui. Ceci exclut par
conséquent (outre l'hypothèse religieuse) celle d'un
espace ou d'un temps "absolus" (ceux de Newton) dans
lesquels l'univers serait situé.
Dans cette façon de voir le monde, celui-ci n'est pas
autre chose qu'un réseau évolutif de relations. Il
en est de même de chaque chose. Les choses ne sont
pas des absolus, qui puissent se définir par rapport
à un cadre extérieur fixe, elles sont elles-mêmes
des nœuds relationnels.
Lee Smolin est un grand lecteur de Leibniz. Celui-ci
a eu, nous rappelle-t-il, le mérite de s'opposer à
l'espace absolu de Darwin, qu'il jugeait illogique.
Il a soutenu une conception relationnelle de l'univers,
reprise par Mach à la fin du 19e siècle. Mais la science
de l'époque n'avait pas le recul suffisant pour refuser
l'absolu du temps et de l'espace, qui convenait bien
pour illustrer l'idée alors prédominante d'une divinité
située au-dessus du monde sensible.
La Relativité Générale fut la première théorie scientifique
à décrire le monde comme composé de relations entre
particules de matière soumises au champ gravitationnel.
Les points de l'espace n'y ont pas d'existence en
eux-mêmes, mais seulement comme intersection entre
lignes de ce champ. Ces lignes évoluent avec le temps
et ne peuvent donc fournir de références absolues.
Il en est de même du temps. Il n'y a pas d'horloge universelle
pour le mesurer. Là encore le temps se décrit en termes
de changements dans le réseau des relations qui composent
l'espace. Tout ce dont on parle est donc indépendant
d'un arrière-plan (il s'agit de la propriété dite
de la background independance).
Dans le monde macroscopique, nous avons l'habitude de
considérer l'espace, le temps et plus généralement
les objets comme des entités absolues. On peut le
faire car à grande échelle, c'est ainsi qu'ils nous
apparaissent. Mais que se passerait-il si on prenait
l'habitude de considérer les objets et le cadre dans
lequel ils se meuvent, espace et temps, même à échelle
macroscopique, comme des réseaux de relations ? Ainsi
la société humaine, par exemple, ne serait plus décrite
comme un absolu dans lequel se déplaceraient d'autres
absolus, les individus, mais comme faite de relations
entre des entités relationnelles, les individus, ceux-ci
étant définis eux-mêmes comme constitués de nœuds
entre d'autres relations.
Prendre des distances vis-à-vis d'arrière-plans considérés
comme des absolus s'imposant aux chercheurs est important.
Si on y réfléchit, les conceptions a priori de l'univers,
de l'espace, du temps et finalement de ce que sont
les hommes, leurs activités, leurs valeurs empêchent
probablement de bien comprendre les aspects nouveaux
du monde et de la société où nous nous trouvons aujourd'hui.
Avec le développement des réseaux et systèmes d'informations,
par exemple, l'espace et le temps de notre action
prennent des formes différentes, fluctuantes, tandis
que les entités avec lesquelles nous interagissons,
bien que se présentant encore comme des personnes
ou des groupes sociaux, doivent plus utilement être
analysées comme des nœuds dynamiques de relations
matérialisées par des flux d'échange d'informations.
Nous-mêmes alors cessons souvent d'être un Je, comme
nous persistons à le croire, pour devenir autre chose.
Mais cela pose la question de l'observateur, très
actuelle aussi dans les sciences physiques.
Le statut de l'observateur
Le deuxième principe repère proposé par Lee Smolin est
relatif au statut de l'observateur. Selon la nouvelle
physique, il ne sera plus possible de distinguer l'observateur
de l'observé. De ce fait, l'observateur ne disposera
jamais de toute l'information nécessaire sur le monde
pour décider du vrai ou du faux. Cette question est
capitale aujourd'hui, y compris pour les sciences
sociales.
La science traditionnelle s'est toujours voulue indépendante
de l'observateur, afin de préserver son objectivité.
Celui-ci doit donc s'exclure du système observé afin
de ne pas le contaminer. Mais ce faisant la science
donne à l'observateur un statut quasi divin. L'observateur,
c'est-à-dire le scientifique, s'étant placé en dehors
du système peut espérer prendre de lui une vue exhaustive,
que seule limitera éventuellement l'insuffisance des
moyens d'observation. C'est ainsi que le scientifique
le plus scrupuleux n'hésitera pas à décrire exhaustivement
le monde, sous réserve du fait que ses collègues ou
successeurs auront toute possibilité de critiquer
et reformuler ses descriptions. Quand ce ne sera pas
le monde, ce sera la Nature ou toute autre entité
érigée en système contraignant, comme l'a montré Bruno
Latour (Bruno Latour. Politiques de la Nature. La
Découverte. 1999).
En cosmologie, la démarche devient impossible quand ce
système est l'univers entier. On sait que tout observateur,
où qu'il soit dans l'univers, ne peut rien voir de
celui-ci au-delà de ce qui parvient dans son cône
de lumière, défini par le temps que met la lumière
pour l'atteindre. Il en résulte que la logique classique,
selon laquelle une chose est vraie ou fausse, n'est
plus applicable. Un observateur donné peut prouver
que tel événement de l'univers est vrai alors qu'un
autre observateur, n'étant pas informé de la même
façon, ne le peut pas. On parle alors d'une logique
"cosmologique" ou dépendante de l'observateur, formalisé
sous le nom de Topos Theory, notamment par Christopher
Isham. Il s'agit de raisonner avec une information
incomplète, l'action que l'on entreprend pouvant influencer
le vrai ou le faux du jugement que l'on porte sur
le monde. Dans ces conditions, selon Smolin, la rationalité
d'un jugement ou d'une décision ne dépendra pas de
la référence que l'on pourra faire à ce qu'un observateur
extérieur au monde, qui verrait tout, pourrait en
dire, non plus qu'à telle ou telle éthique prétendument
inspirée par lui. Le seul jugement acceptable sera
celui qui résultera du rapprochement du point de vue
de nombreux observateurs ayant du monde une perception
différente, et tentant d'en déduire une conception
commune.
On sait que cette position de principe a depuis longtemps,
pour d'autres raisons, été invoquée par diverses sciences
ou l'observateur se trouve lié inextricablement au
système qu'il observe. Comment par exemple le neurologue
peut-il décrire exhaustivement le contenu et l'organisation
de son cerveau, alors que toute hypothèse qu'il formule
relativement à celui-ci entraîne ipso facto une modification
de ce même cerveau ? De la même façon, comment pourrais-je
juger seul de mon inconscient, ou porter un jugement
objectif, scientifique, sur mon couple, ma famille,
le groupe social auquel je participe. Le fait de déléguer
à un ou plusieurs autres observateurs le pouvoir d'étudier
les systèmes dont je suis un élément indissociable
ne résout pas entièrement la difficulté. Ces autres
observateurs risquent d'avoir les mêmes intérêts que
moi et de ce fait les mêmes incapacités à juger exhaustivement
et en objectivité.
On a également, dans certaines sciences, de façon un
peu analogue à ce qu'a posé en principe la mécanique
quantique, que l'observateur modifie nécessairement
le système observé. Il se crée un partage d'état entre
le système, l'observateur et l'observation qui empêche
de déterminer à la fois tous les paramètres du système.
C'est une constatation banale, par exemple, que procéder
à un sondage modifie, de façon d'ailleurs difficile
à évaluer, les comportements futurs ou les opinions
des personnes interrogées. On ne peut alors, comme
d'ailleurs en mécanique quantique, que compter sur
les calculs statistiques et les probabilités pour
décrire le système.
Ces considérations n'ont pas jusqu'à ce jour empêché
la plupart des chercheurs en sciences sociales de
prétendre tout savoir et tout dire des univers ou
mondes qu'ils étudient alors qu'ils en sont eux-mêmes
des parties ou éléments et que ces systèmes présentent
une complexité dynamique devrait les mettre en garde.
On le voit quotidiennement avec les jugements qui
sont portés par des experts sur la mondialisation,
le tiers-monde, les écosystèmes et autres sujets d'actualité.
Mais que faire alors ? Comment proposer une modélisation
pertinente d'un monde dont on est partie prenante
? Une solution de prudence élémentaire consiste à
poser en principe que la chose sera toujours
impossible. De même que le physicien ne pourra jamais
modéliser exhaustivement l'univers tout entier, l'observateur
d'un système plus réduit dont il fait partie ne pourra
jamais se placer en dehors de ce système pour en obtenir
une connaissance exhaustive. Pour aller au-delà, il
faudrait sans doute faire appel, d'ailleurs sans garanties
de succès, à différentes solutions mathématiques et
informatiques très futuristes, dont on pourra reparler
dans un autre article.
On dira que nous nous compliquons abusivement la tâche.
Il devrait toujours être possible, dans les sciences
sociales, d'étudier des systèmes de façon objective,
et donc complète, en se plaçant en dehors d'eux. C'est
en partant de ce postulat que sous prétexte d'une
éminente position universitaire, médiatique ou autre,
n'importe qui se permet de juger "objectivement" de
tout - alors qu'il saute aux yeux qu'il est directement
intéressé à orienter de telle ou de telle façon le
jugement de ses interlocuteurs. Mais dans ce cas,
il faut prendre d'innombrables précautions méthodologiques,
dont Bruno Latour, là encore, dans son livre précité,
nous donne des exemples. Nous proposons pour notre
part d'adopter le point de vue cosmologique : il n'y
a qu'un univers, nous en faisons tous partie et chaque
comportement est "inséparable" de tous les autres
Le principe d'incertitude
En attendant les solutions computationelles futuristes
auxquelles nous faisions allusion plus haut, la physique
peut-elle proposer aux sciences sociales une solution
à la problématique de l'observateur ? On peut l'envisager,
en lisant Lee Smolin et ses collègues, bien que l'échelle
des phénomènes soit différente. Rappelons d'abord
comment la question se pose pour la nouvelle physique,
c'est-à-dire la gravitation quantique ? De quelle
façon la science devrait-elle se reconvertir pour
tenir compte du fait que l'observateur est intérieur
au système observé, chaque observateur ayant une vue
limitée du système et différents observateurs ayant
sur celui-ci des informations différentes. La gravitation
quantique retrouve là les fondements de la mécanique
quantique. Il s'agit essentiellement d'étudier les
systèmes macroscopiques (en l'espèce l'univers entier)
en tenant compte du principe de superposition et de
la relation d'incertitude, exposés - et vérifiés expérimentalement
- depuis plus de 70 ans maintenant par les physiciens
quantiques, mais ne s'appliquant qu'aux seuls systèmes
particulaires. Rappelons que selon ces principes,
on ne peut connaître complètement l'état d'un système,
quand cet état résulte de la superposition de deux
états, mesurant par exemple l'un sa position et l'autre
sa vitesse. Dans ces conditions l'état mesuré du système
décrit soit sa position, soit sa vitesse, mais non
les deux. Ceci veut dire, en termes plus philosophiques,
que dans de tels cas, on renonce à connaître l'état
du système en soi. (l'état superposé du système).
On ne le décrit qu'à partir des informations que l'on
peut obtenir sur lui, nécessairement partielles. Lorsque
l'observateur est inclus dans la description du système,
nous l'avons vu précédemment, l'incertitude s'étend
à lui, comme à tous ceux qui utilisent le modèle de
description utilisé. Il y a corrélation dans la superposition
de tous les états quantiques, tant de l'observé que
des observateurs.
Cette superposition et l'incertitude qui en découle s'étendent-elles
à l'univers entier, c'est-à-dire à un vaste système
macroscopique? Oui répond selon Smolin la "cosmologie
quantique conventionnelle". Mais quel sens donner
alors au fait que l'univers macroscopique dans lequel
nous vivons ne nous apparaisse pas en état de superposition
? Plusieurs théories ont été élaborées pour résoudre
le paradoxe, dont celle dite de la décohérence. Si
nous percevons l'univers d'une certaine façon et non
autrement, c'est parce que nous lui posons des questions
particulières qui éliminent les autres solutions théoriquement
possibles. Plus précisément les questions posées doivent
éliminer la possibilité de réponses en superposition
(consistent history formulation). On a présenté ceci
autrement en disant que le monde exprimable en termes
quantiques est unique. Mais ce monde unique comporte
des histoires différentes, également consistantes,
qui seront produites par des jeux de questions appropriées.
Du fait cependant que tout ceci est encore en débat,
Lee Smolin nous propose une conclusion d'attente utilisable
dans la description du monde en termes quantiques.
On peut élaborer de nombreuses descriptions quantiques
d'un même univers. Chacune d'elle dépendra de la façon
dont on divisera l'univers en deux parts, l'une contenant
l'observateur et l'autre ce que l'observateur souhaite
décrire. Chaque théorie formulera en termes quantiques
ce que tel observateur particulier verra dans la partie
de l'univers qu'il a décidé d'étudier. Toutes ces
descriptions seront différentes, mais elles devront
être cohérentes ou consistantes entre elles. Les parties
observées peuvent être en état de superposition, mais
chaque observateur ne se décrit pas lui-même en état
de superposition, car sa description l'exclut. On
exprimera ceci en disant qu'il existe un univers unique
vu par différents observateurs plutôt que des univers
différents vus par un seul observateur prétendument
placé en dehors du système.
Peut-on, sans se limiter à de simples analogies littéraires,
transposer cela à l'étude des systèmes sociaux dont
l'observateur est partie prenante. Il ne s'agit pas
de systèmes aussi vastes que l'univers entier, mais
néanmoins de systèmes macroscopiques de grande taille,
composés de multiples agents, dont l'observateur fait
partie. Nous pourrions avancer l'hypothèse suivante
: lorsqu'un observateur procède à l'observation d'un
système social, il est dans un état équivalent à l'état
de superposition quantique, c'est-à-dire (en termes
plus courants) qu'il est à la fois juge et partie.
Il ne peut donc pas donner d'information pertinente
sur l'état du système. Mais lorsqu'il procède à un
jugement sur le système, il se libère de cette superposition
(décohérence) mais du coup il ne peut se prononcer
que sur un aspect du système et non sur la totalité.
Si plusieurs observateurs faisaient de même, et que
leurs descriptions soient cohérentes, dans l'espace
et dans le temps, on pourrait peut-être se rapprocher
de ce qu'est l'état caché du système. Mais rien n'est
moins sûr.
L'univers est fait de processus et non
de choses
La quatrième principe proposé par Lee Smolin paraîtra
sans doute moins abstrait que le précédent, et donc
plus facilement applicable aux sciences sociales.
Dans le monde macroscopique, si à la rigueur on peut
décrire les objets inanimés comme tels, on ne peut
le faire des personnes. Ce sont les événements qui
font leur histoire, histoires qui peuvent seules les
décrire. En fait, cette constatation s'applique aux
objets inanimés eux-mêmes. Tous ont des histoires,
mais on distinguera les objets et les êtres vivants
par le fait que les processus qui les animent sont
lents pour les premiers et rapides pour les seconds.
Or la science classique considère que la science doit
étudier des objets aussi fixes que possible. S'ils
sont en mouvement, on essaiera de les décrire par
des séries d'observations restituant l'impression
d'immobilité. Cette démarche n'est pas acceptable
par la nouvelle physique. Celle-ci insiste sur le
fait que le monde n'est pas fait d'objets mais de
processus. Le mouvement et le changement sont les
premières réalités à prendre en considération, dès
que l'on veut sortir des illusions pour atteindre
au fondamental. Il convient donc d'apprendre un langage
qui privilégie le mouvement à l'immobilité.
On dira en ce cas que l'univers consiste en un tissu
d'évènements. L'événement n'est pas un changement
touchant un objet statique. C'est un changement et
rien de plus. Un univers d'événements est dit un univers
relationnel. Ses propriétés dont décrites en termes
de relations entre événements. La relation la plus
courante est la relation de causalité, la même causalité
qui permet de relier une série d'événements au sein
d'une histoire. Dans un tel monde, le temps n'est
pas situé ailleurs. Le temps et la causalité sont
synonymes. On ne peut pas décrire en soi un univers
de causalités. On ne peut le décrire qu'en racontant
son histoire. Un univers causal ou relationnel peut
être analysé comme fait de transports d'informations.
Chaque événement peut être considéré comme un transistor
qui reçoit de l'information d'un événement précédent,
la calcule et la renvoie vers des événements de son
futur. L'univers entier sera dans ce cas comparable
à un ordinateur, sauf que ses circuits seront évolutifs
en fonction de l'information qui y circulera.
La notion d'univers causal n'est pas étrangère à la relativité
générale. Celle-ci considère exactement l'univers
comme un univers causal ou relationnel. Rien ne pouvant
y voyager plus vite que la lumière, les rayons lumineux
émis par un événement définissent les limites extérieures
de l'avenir de cet événement. C'est le cône de lumière
d'un événement. Les objets massifs courbent les cônes
de lumière dans leur voisinage…
Mais la notion de structure causale de l'univers ne précise
pas le nombre et la nature des événements. Si c'était
le cas, on saurait tout de l'univers depuis son origine.
Pour aller plus loin, on peut faire l'hypothèse que
l'apparente continuité de l'espace et du temps sont
des illusions. La gravitation quantique suggère que
l'histoire de l'univers est faite d'un très grand
nombre de petits événements élémentaires discrets.
Pour les trouver il faut descendre à l'échelle de
Planck, là où les effets de la gravité et ceux de
la mécanique quantique s'équivalent. L'échelle de
Planck est établie en s'appuyant sur les constantes
élémentaires de la physique, la constante de Planck
(mécanique quantique), la vitesse de la lumière (relativité
restreinte) et la constante gravitationnelle (Newton).
Ces échelles, nous rappelle Lee Smolin, sont incroyablement
petites. Un clin d'œil prend autant d'unités de temps
fondamental que le Mont Everest a d'atomes. On parle
aussi de la température de Planck, si élevée que les
structures de la géométrie de l'espace y fondent.
Tout ceci montre que notre connaissance de l'univers
est encore infime au regard de ces "réalités premières".
Nous en savons autant, dit Smolin, qu'un pingouin
en sait du mécanisme de la bombe atomique. Notre monde
tel qu'il nous apparaît est en tous cas incroyablement
gros, lent et froid au regard de l'univers fondamental.
Les particules élémentaires ne sont pas des objets
mais des processus se déroulant aux échelles de Planck.
On demandera en quoi tout ceci peut bien intéresser les
sciences sociales. Nous répondrons d'abord que si
les progrès de la physique au 21e siècle nous obligent
à raisonner, avec les nanotechnologies, à l'échelle
des particules quantiques puis avec la gravitation
quantique à l'échelle de Planck, cela ne pourra pas
laisser indemnes nos façons de voir le monde macroscopique
dans lequel nous agissons.
Mais plus subtilement, les propos de la physique modernes
devraient dès maintenant nous permettre de revoir
et rendre plus efficace la façon dont nous modélisons
les systèmes, y compris les systèmes sociaux. Supposons
que, plutôt que se représenter ces systèmes en termes
classiques, constitués d'entités invariantes, individus,
organismes, biens de production et d'échange, entre
lesquels on essaierait péniblement d'établir des graphes
relationnels figés, à l'intérieur de cadres spatiaux
et temporels invariables, on prenne la décision de
ne plus considérer que des processus, eux-mêmes exprimés
par des échanges d'informations entre nœuds de réseaux
constamment remodelés par ces échanges… Rien n'empêcherait
d'appeler dans nos modèles ces processus Arthur ou
John ou Alcatel, mais on devrait oublier ce que ces
noms nous suggèrent, afin de pouvoir continuer à étudier
les processus et leur tissage en réseaux évolutifs
constituant le monde tel qu'il est sous les apparences,
sans se laisser abuser par des formes archaïques.
A
un stade plus avant de dématérialisation, nous pourrions
(dans certains cas) renoncer dans le monde "réel"
à rechercher de "véritables" Arthur, John ou Alcatel.
Nous poserions en postulat que leur essence réelle,
si essence il y a, relève de l'inconnaissable. Nous
nous bornerions à voir en eux, et en nous qui interagirions
avec eux, les cellules d'une espèce de vaste automate
cellulaire, tel que les décrit Stephen Wolfram, créant
de la complexité intrinsèque en déroulant des règles
simples analogues à celles qui ont créé notre univers
à partir du vide quantique. Nous pourrions alors assister
sans nous en étonner à l'évolution vers toujours plus
de complexité dont nous serions à la fois un produit
et un agent.
D'autres voies de la recherche contemporaine sur les
systèmes complexes pourraient aussi être explorées
dans une telle perspective. On pourrait par exemple
réintroduire dans l'étude des processus évoquée ci-dessus
les travaux de la mémétique. Le monde en réseau de
processus serait alors constitué de complexes de memes
ou memeplexes, au rang desquels bien sûr nous nous
inscririons.
Le lecteur nous demandera quelles conclusions pratiques
on pourra tirer des considérations qui précèdent.
Faudra-t-il remiser toutes les analyses des sciences
sociales actuelles, comme celles plus généralement
du langage politique et médiatique quotidien, au profit
de modèles computationnels et informatiques plus ésotériques
les uns que les autres ? Certainement pas. Mais il
faudra néanmoins envisager des modes d'analyse et
de formalisation qui nous conduisent à questionner
radicalement la pertinence des jugements que nous
pouvons porter sur le monde et des décisions politiques
pouvant en découler, alors que nous sommes acteurs
de ce même monde et que le moindre de nos propos et
de nos actes le modifie de façon irréversible, en
nous modifiant nous-mêmes d'ailleurs.
©
Automates Intelligents 10/10/2002

Retour
sur les bases neurologiques du libre-arbitre
par
Jean-Paul Baquiast
La parution récente du livre "The illusion of conscious
will" de DM Wegner, remet en actualité les discussions
relatives à la "réalité neurologique" du libre-arbitre
dans le fonctionnement du cerveau conscient.
S'agit-il comme Wegner le pense suite à de nombreux
prédécesseurs, d'une simple illusion qui survit parce
qu'elle présente des avantages certains dans la lutte
pour la vie ? Peut-on au contraire, tout en refusant
l'idée commune, aujourd'hui jugée comme non-scientifique,
posant l'autonomie absolue du sujet conscient dans
la prise de décision, mettre à jour un mécanisme neurologique
qui d'une certaine façon légitimerait le concept de
libre-arbitre tout en réduisant sa portée ?
Dans la
perspective matérialiste, la priorité consiste à préciser
exactement le moment où le "Je" prends une décision
que nous pourrons qualifier de consciemment volontaire,
qu'il conviendra de distinguer de toutes celles qui
sont la conséquence des multiples conditionnements
génétiques et culturels auxquels les hommes comme
les animaux sont soumis. Ces dernières décisions,
ou pseudo-décisions, peuvent être éventuellement conscientes,
mais il ne s'agit pas de décisions impliquant ici
et maintenant le Je. C'est un peu ce que veux sans
doute dire le fumeur invétéré qui explique : "Je sais
bien que je fume. Je voudrais m'en empêcher, mais
je ne peux pas", et qui allume (volontairement) sa
énième cigarette de la journée
Intuitivement, nous considérons que la conscience volontaire
est le propre de l'homme, ceci même lorsque nous ne
nous référons pas à des conceptions dualistes de l'esprit.
Une bonne partie de la culture occidentale fait en
conséquence appel en permanence au volontarisme des
individus et des collectivités. Des scientifiques
toujours plus nombreux estiment au contraire que la
conscience volontaire est une illusion. Selon eux,
nous sommes déterminés, comme on vient de le dire,
par de nombreux facteurs, génétiques et culturels,
dont l'imbrication très complexe et loin encore d'être
élucidée peut donner à certains une impression fausse
de liberté.
Benjamin Libet et Robert Kane
Diverses
observations semblent confirmer l'hypothèse du caractère
illusoire de la décision volontaire. On peut citer
celle, aujourd'hui très connue et commentée, des neurobiologistes
Benjamin Libet et Bertram Ferstein de l'Université
de Californie. On demande à un sujet de plier un doigt
volontairement, en indiquant précisément à quel moment
il prend la décision d'accomplir ce mouvement. Des
appareillages adéquats enregistrent le temps mis entre
l'annonce de la décision et la réponse du motoneurone
et du muscle concerné, soit environ 200 millisecondes,
ce qui est normal. En revanche, environ une demi-seconde
avant l'annonce de cette décision, des enregistreurs
placés sur le crâne du même sujet notent une activité
électrique neuronale dans l'aire du cerveau en charge
de la prise et de l'exécution de la décision. Ceci
peut être interprété comme le fait que l'action précède
la conscience, d'un temps considérable. Il y a donc
quelque facteur en amont de la décision consciente
qui provoque son déclenchement. Faut-il en déduire
que nous sommes des automates, et que l'impression
de libre-arbitre n'est qu'une illusion ?
Lorsque
nous étudions la décision chez l'animal, c'est ce
que nous inférons systématiquement. Je m'approche
d'un merle installé sur une pelouse. Il me regarde
un certain temps, d'un air que je qualifierais de
circonspect. Puis, si je continue de m'approcher,
il prend brutalement la décision de s'envoler. Beaucoup
de non-scientifiques en concluent que le merle a pris
librement la décision de s'envoler. C'est ce que Daniel
Dennett à nommé la "stance intentionnelle" : on prête
à autrui, y compris aux animaux par anthropomorphisme,
la capacité de libre-arbitre, pour diverses raisons
dont celle de l'obliger à se comporter de façon rationnelle
et non en simple brute. Peu de scientifiques cependant
avanceraient l'hypothèse que la décision de notre
merle résulte d'un débat conscient entre le pour et
le contre, puis du choix volontaire de s'envoler quand
le danger lui paraît se rapprocher d'un peu trop près.
On imagine plutôt que des programmes de mise en alerte
et d'évitement inscrits dans les gènes et complétés
éventuellement par l'expérience déclenchent l'envol
une fois atteint un certain seuil de risque calculé
par ces programmes. De tels programmes, relevant de
la théorie computationnelle de l'esprit, sont probablement
très simples, même si leurs effets paraissent complexes.
Ils peuvent être simulés sur un robot par la mise
en œuvre d'algorithmes évolutionnaires.
On n'en
parle pas non plus de décisions volontaires ou libre-arbitre
quand il s'agit de comportements collectifs apparaissant
au sein d'une foule : par exemple lorsqu'une holla
se déclenche dans un stade. L'initiative vient-elle
d'un individu, imité par les autres, auquel cas nous
sommes ramenés à la situation précédente. Sommes-nous
en présence d'un comportement collectif de type chaotique
résultant de l'interaction d'agents multiples, dont
d'ailleurs les modalités resteraient à étudier. On
ne sait.
Or dans
la vie courante, nous prenons sur le même mode d'innombrables
décisions qui sont en fait déterminées en amont par
de nombreuses causes auxquelles il nous est pratiquement
impossible d'échapper. Nous sommes parfois conscients
de prendre ces décisions, nous sommes également parfois
conscients des raisons pour lesquelles nous les prenons,
mais cette prise de conscience accompagne la décision
et ne la provoque pas. En ce cas, nous nous comportons
effectivement comme des automates déterministes.
On pourrait
assez facilement montrer que toutes nos décisions
relèvent en fait de ce type de déterminisme. Mais
ériger ceci en principe serait à la fois contre-intuitif
et peut-être scientifiquement erroné. Il faut voir
aussi les réalités pratiques : le volontarisme est
au cœur des sociétés occidentales (dont il a sans
doute permis les succès). Il nous anime tous à tous
moments. On pourrait imaginer que le volontarisme
soit un mème (au sens défini par Susan Blackmore)
qui se serait installé dans les esprits des Occidentaux,
mais cela ne dispenserait pas d'en rechercher les
bases biologiques: d'où serait-il venu et comment
agirait-il ?
Revenons
à l'expérience de Libet. On admettra que le sujet
n'est pas libre de lever le doigt ou non, puisqu'il
a accepté de se livrer à l'expérience. Sur ce point,
il est donc déterminé par des facteurs extérieurs.
Par contre, il dispose en propre d'un court instant
de liberté : décider à tel moment et non à tel autre
de faire le mouvement demandé. Le merle évoqué plus
haut dispose d'ailleurs peut-être aussi de cette liberté,
comme quoi le libre-arbitre ne serait pas limité à
l'homme.
Mais l'expérience
de Libet semble montrer que quelque chose au sein
du sujet décide du choix du moment avant que sa volonté
ne l'a fait. Si nous voulons réintroduire le libre-arbitre,
il faut questionner ce qui se passe, dans ce temps
d'une demi seconde où le cerveau semble se préparer
à prendre la décision avant que le moi conscient n'ait
décidé de le faire. Libet a supposé que dans la demi-seconde
séparant la préparation de la décision consciente
(préparation inconsciente) et la prise consciente
de la décision, la volonté consciente intervient pour
interdire ou renforcer le jeu des déterminismes. Mais
cela ne renseigne en rien sur l'origine de cette volonté.
D'où tirerait-elle l'énergie nécessaire à inhiber
ou renforcer des déterminismes certainement très contraignants
? De la synthèse de l'ensemble des informations constituant
la personnalité consciente et inconsciente du sujet
? Mais quelle forme prendrait cette synthèse ?
Contrairement à Libet qui est généralement rangé dans
les rangs de ceux qui nient le libre-arbitre, Robert
Kane a tenté d'en donner une définition qui réintroduit
au moins partiellement la légitimité du concept de
liberté. Plutôt qu'évacuer la question comme relevant
d'une illusion, ou ressusciter les hypothèses proposées
il y a quelques années par Eccles et Penrose pour
sauver le spiritualisme en faisant appel aux mystères
de la mécanique quantique appliquée aux particules
présentes au sein des micro-tubules neuronales, Robert
Kane propose une solution simple que nous résumons
ici. Il rappelle que le libre-arbitre paraît aux scientifiques
d'aujourd'hui incompatible aussi bien avec le déterminisme
(qui exclut le choix) qu'avec l'indéterminisme (si
les choix se font au hasard, notre apparente volonté
n'est elle-même qu'une manifestation de ce hasard).
Pour lui au contraire, il y a réellement libre-arbitre,
mais dans des conditions bien particulières. L'impression
subjective de libre-arbitre que nous ressentons face
à deux possibilités dont nous choisissons l'une aux
dépends de l'autre (par exemple se lever au lieu de
rester couché) tient au fait que les deux branches
de l'alternative correspondent à deux versions de
notre histoire quasiment équiprobables, en faveur
desquelles nous sommes près à faire le même choix
volontaire : j'ai autant de raisons valables de me
lever que de rester couché. Sinon d'ailleurs j'aurais
choisi l'une de ces possibilités sans même m'interroger.
Il y a donc un petit quelque chose au niveau du hasard
et de l'incertain dans nos neurones, ou plutôt dans
ce que Kane appelle les réseaux neuronaux récurrents
(Churchland 1996, The engine of reason, the seat of
the soul, MIT press ) intervenant dans ce type de
décision, qui fait basculer notre choix en faveur
de telle ou telle solution. Un réseau neuronal l'emporte
sur l'autre, pour une raison imprévisible et indéterminée.
A ce moment, comme une moitié de moi était déjà préparée
à adhérer à ce choix, cette moitié, dans laquelle
je me reconnais tout entier (d'où mon impression de
libre choix) adhère au choix et en assume la responsabilité.
L'hypothèse, on le voit, est dans la droite ligne
de la pensée de Prigogine, selon laquelle une brisure
de symétrie liée au hasard introduit une bifurcation,
et provoque l'émergence d'une structure dissipative
nouvelle.
Cette thèse a été développée dans un ouvrage de Robert
Kane, The significance of free will, Oxford University
press, 1996 (voir http://uts.cc.utexas.edu/~rkane/).
Elle est résumée dans un article de l'ouvrage collectif
l'Homme devant l'incertain consacré à la pensée de
Prigogine, publié en 2001 chez Odile Jacob (voir
note de lecture).
Dans le
cas du sujet de l'expérience de Libet, les deux solutions
équiprobables ne seraient pas de lever un doigt ou
non (puisque le sujet est convaincu de la nécessité
où il se trouve de faire ce geste) mais du moment
précis où il décide de le faire : dans cette seconde-ci
ou dans la suivante, moment qui n'a pas d'importance
précise pour lui, mais qui marque cependant l'enclenchement
de l'action. Pourtant la question du petit quelque
chose qui intervient pour provoquer la brisure de
symétrie reste entier. Robert Kane ne la traite pas
véritablement. La solution qu'il évoque, les réseaux
récurrents, a l'inconvénient de faire appel à des
structures neuronales en réseau dont on ne voit pas
bien à quoi elles correspondent dans le cerveau, ou
en quoi elles diffèrent des réseaux étudiés par Baars
ou Changeux. On ne voit pas davantage les raisons
qui font qu'à un moment ou un autre la symétrie se
brise. Il n'est pas certain non plus que, dans les
cas où un sujet ferait appel à un véritable choix
volontaire, les solutions entre lesquelles il choisirait
seraient également équiprobables ou indifférentes.
Si je décide de lever un doigt (où lorsque le merle
de notre exemple décide de s'envoler pour fuir un
danger), l'engagement correspondant peut être plus
impliquant pour moi que celui correspondant au choix
de la minute précise à laquelle je passe à l'acte.
Le libre arbitre dans la vie courante
De façon
plus fondamentale, il ne semble pas que le libre-arbitre
consiste à choisir quasiment au hasard entre des solutions
équiprobables. En général, il consiste au contraire à
s'arracher aux déterminismes pour adopter des solutions qui,
sans l'intervention de la volonté, seraient restées hautement
improbables. Il traduit la mise en œuvre d'un facteur qui
conduit, comme l'on dit, la volonté, parfois celle d'un seul
individu, à soulever des montagnes.
Si nous
estimons que la volonté consciente ou conscience volontaire ou
libre-arbitre (ne faisons pas ici de différence entre ces 3
expressions) est non pas un épiphénomène se superposant aux
divers déterminismes qui nous commandent d'agir, mais un
caractère essentiel apparu lors de l'évolution des êtres
vivants et s'étant développé compte-tenu des avantages
compétitifs apportés, nous devrons rechercher les raisons plus
fondamentales qui sont à la base des choix ressentis comme
volontaires. On peut supposer alors que le libre-arbitre n'est
pas né avec l'espèce humaine, contrairement à ce que pensent
généralement les philosophes. Il pourrait s'agir d'un
phénomène déjà en œuvre aux origines mêmes de la vie.
Pour approfondir
cette voie de recherche, essayons de définir la conscience
volontaire telle qu'elle nous apparaît, non sous les
instruments d'observation des neuropsychiatres, mais
dans notre vie quotidienne. Nous en donnerons une
image épurée et sans doute un peu idéale. Dans les
décisions complexes, les processus de type rationnel
et explicite que nous résumons ici sont souvent, sinon
toujours, doublés par des motivations inconscientes,
qui ne relèvent plus de la conscience volontaire,
mais du jeu des déterminismes évoqués en introduction.
La description peut être transposé, avec quelques
adaptations, à ce que serait la conscience volontaire
au niveau d'un groupe de personnes partageant les
mêmes intérêts - par exemple dans le domaine politique.
La conscience volontaire est généralement
utilisée pour préparer et accompagner une prise de
décision, elle-même consistant à faire un choix :
faire ceci ou ne pas le faire, faire ceci ou autre
chose. Ce choix est en général considéré comme très
impliquant. Sans cela, il serait accompli sur le mode
automatique. On peut même estimer, comme nous venons
de le dire, que la conscience volontaire n'a d'intérêt
que si elle oblige à prendre des décisions difficiles,
à contre-courant des déterminismes. En ce sens, comme
la vie, elle est créatrice de néguentropie, et demande
donc de prélever de l'énergie. Notons pour la bonne
forme que la décision n'aura d'intérêt que si elle
est suivie d'effets. Le sujet devra engager son corps
et les forces matérielles et morales qu'il peut mobiliser
au service de la réalisation du choix qu'il aura décidé
de faire. Le monde sera donc d'une façon ou d'une
autre modifié par la mise en œuvre de la décision,
ce qui produira de nombreux effets en retour.
La conscience volontaire suppose un choix
éclairé. Pour cela, au-delà d'une simple mise en alerte
(awareness) le sujet mobilise toutes les données externes
et internes auxquelles il peut accéder, qui l'aideront
dans sa décision. Il les introduit dans l'espace de
travail de sa conscience volontaire, en les normalisant
de façon à les rendre compatibles en vue des traitements
permettant d'en évaluer l'intérêt. Pour être utilisables,
ces données doivent être immédiatement accessibles.
Il ne s'agit pas d'aller constituer un dossier en
bibliothèque, mais de disposer sous le casque, comme
un pilote d'avion de chasse, de l'ensemble des paramètres
en un seul coup d'œil. On peut constater que le sujet
prenant la décision n'a pas toujours besoin de consulter
explicitement et individuellement les données rassemblées.
Il lui suffit parfois d'en tirer une impression ou
un sentiment général, un peu comme le pilote qui peut
se satisfaire de survoler ses cadrans pour vérifier
que les paramètres du vol restent nominaux.
La conscience volontaire suppose comme référence
ultime, au-delà des données informatives, la prise
en considération du moi tel qu'il s'est construit
dans la vie du sujet et tel qu'il est remémoré au
moment de la prise de décision. Le choix fait engage
la personne, avec son histoire et ses propriétés spécifiques,
ancrée dans son corps et les modalités d'insertion
de celui-ci dans le monde physique et sociétal. Contrairement
aux données servant à documenter la décision, le moi
ne constitue pas un système d'informations clairement
analysable par le sujet lui-même, ici et maintenant.
Il est très souvent implicite. Il est très souvent
déformé par des illusions cognitives. Il s'exprime
cependant lors de la prise de décision volontaire
par des informations de type langagier (je ne peux
pas prendre telle décision, avec mon passé de militant…).
Mais il n'en pèse pas moins et très fortement. C'est
finalement la pierre de touche de la décision volontaire
consciente. On peut admettre, dans la mesure où chaque
individu représente la synthèse cohérente d'une série
de forces en action, tendues vers la survie, que le
moi ainsi défini est lui-même la synthèse de l'individu.
La conscience volontaire ainsi définie intéresse
les individus, en premier lieu, mais aussi les collectivités
d'individus rassemblés par des valeurs et intérêts
communs. On pourra donc parler de conscience volontaire
collective. Mais la conscience volontaire collective
s'exprime, de façon explicite, par l'intermédiaire
des individus - ce qui n'exclut pas la possibilité
de consciences volontaires collectives muettes.
Rien enfin ne permet d'éliminer l'hypothèse
que les animaux, y compris appartenant à des espèces
très différentes des nôtres (tels les insectes), puissent
être le siège de proto-conscience volontaires individuelles
ou collectives, qui pour nous seront muettes. Dans
le même esprit, on retrouvera la possibilité de comportements
relevant du libre-arbitre dans des automates constitués
d'un grand nombre d'agents interagissant.
Hypothèses récentes
Si nous
admettons tout ou partie de ceci, il reste à trouver
les mécanismes neuronaux qui permettent l'expression,
non d'un libre-arbitre venu de nulle part à l'extérieur
du sujet, mais d'un ensemble convergents ou coordonnées
d'agents intervenant dans le cadre de l'espace de
travail conscient tel que Baars le définit dans son
hypothèse sur l'espace de travail conscient (cf références
ci-dessous).
Nous avions
dans cette revue mentionné l'hypothèse, encore non
généralement admise, de JohnJoe Mac Fadden, selon
laquelle l'existence d'une conscience, même rudimentaire,
prenant la forme de circuits neuronaux ou d'un champ
électromagnétique (cem-field), a joué le rôle d'un
environnement qui permet la "décohérence" des particules
quantiques impliquées dans la neurogenèse et dans
la synapsogenèse, dont le cerveau adulte est le résultat..
Ainsi les supports de la conscience de soi ont pris
de plus en plus d'importance dans les espèces animales
complexes, favorisant leur adaptation par l'augmentation
de leurs performances à manipuler l'information symbolique.
Les décisions dites de libre-arbitre peuvent alors
être influencées par l'existence d'un arrière-plan
neuronal faisant intervenir tout le passé de l'organisme.
Plus classique
sont les projets développés par le Conscious Software
Research Group, notamment le programme IDA visant,
de façon très pratique, à simuler l'attribution de
tâches à bord d'un vaisseau de guerre. Des agents
autonomes en réseau permettent de donner une représentation
convaincante, selon l'article cité de Stan Franklin,
des groupes de neurones entrant en compétition pour
l'émergence d'une volonté consciente. Mais les informaticiens
reprocheront sans doute à ces modèles d'être très
sommaires, et de ne pas donner de représentations
explicites du libre-arbitre. On peut penser que la
voie est bonne mais doit encore être approfondie.
Nous renvoyons aux sources pour plus de détail.
Le lecteur
aura compris que ces travaux sont proches de ceux
proposés par Alain Cardon en matière de conscience
artificielle.
Pour en savoir plus
"The Illusion of
Conscious Will", by DM Wegner, Cambridge MIT Press 2002,
critique par Thomas W. Clark dans Science and Consciousness
Review : http://psych.pomona.edu/scr/book_review_IllusionWill.html
Réponse à Wegner
par Stan Franklin, Ida on will. It's no illusion. L'article,
éditorial de la SCR de septembre, comporte de nombreuses
références : http://psych.pomona.edu/scr/ED_Sep02_IDAFreeWill.htm
Baars, B. J. 1988.
A Cognitive Theory of Consciousness. Cambridge: Cambridge
University Press.
Baars, B. J. 1997.
In the Theater of Consciousness. Oxford: Oxford University
Press. Réédition en 2001 sous le titre In the Theater of
Consciousness: The Workspace of the Mind
Baars, B. J. 2002.
The conscious access hypothesis: origins and recent evidence.
Trends in Cognitive Science 6:47-52.
Bernard Baars.
Home page: http://www.ceptualinstitute.com/genre/baars/homepageBB.htm
Conscious Software
Research Group. Selon celui-ci "An autonomous agent senses and acts upon its
environment in the service of its own agenda. An autonomous
agent with human-like cognitive capabilities is called a
cognitive agent. By a "conscious" software agent we mean one
designed within the constraints of Bernard Baars' global
workspace theory of consciousness. This group revolves around
the design and implementation of “conscious” software agents"
: http://csrg.cs.memphis.edu/csrg/index.html
Intelligent
Distribution Agent ou IDA model, projet développé pour la
Marine par le Conscious Software Research Group : http://csrg.cs.memphis.edu/csrg/html/projects.html
JohnJoe Mac Fadden
Quantum Evolution, a new theory of life. Contient une
hypothèse relative à des mécanismes de biologie quantique
justifiant l'hypothèse d'une version "douce" du libre-arbitre.
Voir nos articles http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/mai/mcfadden.html.
Sur l'hypothèse du champ électromagnétique conscient, voir
un article de l'auteur dans le Journal of consciousness
studies : http://www.imprint.co.uk/jcs_9_4.html
Sur la conscience,
il existe plusieurs revues internationales (où Bernard Baars
joue un rôle important - peut-être un peu écrasant...) Nous
avons cité ici : - The Journal of Conciousness studies http://www.imprint.co.uk/jcs/ -
The Science and Consciousness Review http://psych.pomona.edu/scr/
Citons aussi un ouvrage qui vient de paraître, dont
nous ferons prochainement une analyse: "Rita Carter. Exploring
conciousness University of California Press 2002".
©
Automates Intelligents 10/10/2002

Michèle Sebag Responsable
de l'Equipe Inférence et Apprentissage, au Laboratoire de
Recherche en Informatique de l'Université de
Paris-Sud Propos recueillis par Jean-Paul Baquiast (26
septembre 2002)
Des recherches essentielles à la démocratisation
de la bonne gouvernance au 21e siècle
On sait combien les décideurs, qu'ils
soient politiques, économiques ou syndicaux, manquent de
moyens pour obtenir dans l'océan de plus en plus débordant des
informations disponibles, sur le web ou dans les bases de
données, les éléments qui leur seraient nécessaires pour
prendre de meilleures décisions. Le problème est encore
plus grave concernant les électeurs et citoyens, ballottés
entre experts, hommes des médias ou agents de désinformation.
Dans ce même numéro de notre revue, nous voyons que Bruno
Latour, philosophe et sociologue des sciences, appelle
pourtant chacun de ceux qui sont intéressés par une question
scientifique, technique ou politique, humains et
"non-humains", selon son expression, c'est-à-dire intérêts
divers, à se confronter autour de tables de discussion. Pour
cela, la bonne volonté ne suffit pas. Il faut des outils,
faisant appel à l'intelligence artificielle en réseau.
Nous avons souhaité faire le point des perspectives de ce
domaine de recherches et d'applications en interrogeant
Michèle Sebag, l'un(e) des meilleur(e)s scientifiques
françaises travaillant sur ces questions. Celle-ci a bien
voulu nous recevoir à Orsay, le jour même pourtant, nous
l'avons appris plus tard, où sa fille venait d'être
accidentée, accident dont nous lui souhaitons de se remettre
très rapidement. Nous l'en remercions très vivement.
Automates-Intelligents
Automates-Intelligents (AI) : Michèle Sebag,
pouvez-vous, pour nos lecteurs, rappeler votre cursus
universitaire?
Michèle
Sebag (MS) : J'ai commencé par faire des mathématiques, à
l'Ecole Normale Supérieure, celle de Sèvres, réservée aux
jeunes filles. Ensuite, je suis allé dans l'industrie car je
voulais rencontrer des problèmes pratiques. J'ai appris
l'informatique en commençant chez Arsac (c'était
l'informatique sur cartes perforées...). Ensuite j'ai appris
l'intelligence artificielle (IA) et je suis devenue
ingénieur-conseil chez Thomson-CSF.
AI : Passer des maths à l'informatique n'était pas très
courant à l'époque…
MS
: Ce qui m'intéressait essentiellement, et m'intéresse
toujours, c'est de résoudre des problèmes. Si les maths ne
suffisent pas, j'utilise autre chose. Une fois que l'on a
trouvé une solution, il faut en chercher une meilleure, en
l'optimisant. D'où aussi l'intérêt de l'IA. J'ai appris l'IA
avec Jean-Louis Laurière. Celui-ci était professeur à Paris 6
et enseignait dans le premier DEA en IA, que j'ai suivi. L'IA
m'a séduite car c'était une discipline qui faisait autant
appel aux sciences qu'aux lettres. Ne plus souffrir du divorce
entre les deux disciplines était tout à fait réconfortant.
AI : Quels étaient les thèmes enseignés dans ce DEA ?
MS :
Ils intéressaient globalement la résolution de problèmes.
Jean-Louis Laurière jetait les bases de ce qui allait devenir
la satisfaction de contraintes. Il y avait le déclaratif et le
procédural, le caractère primordial de la représentation d'un
problème, l'intérêt porté au parcours dans l'espace de
recherche, etc.
A l'époque
je n'étais pas dans le monde universitaire. Comme
ingénieur-conseil pour Thomson, j'ai commencé à faire de la
prospective concernant les applications de l'IA qui pouvaient
les intéresser. Ils avaient par exemple à résoudre des
problèmes de placement automatique de composants sur des
cartes de circuits imprimés, des problèmes de
filtrage…Partout, de nouvelles méthodes de résolution de
problèmes s'imposaient.
AI : Ceci se situe à quelle époque ?
MS
: Vers 1985. A cette date, j'ai rencontré Joseph Zarka,
professeur à Polytechnique, directeur de recherche au CNRS en
mécanique, qui s'intéressait au problème suivant : il avait
une bibliothèque de calculs et voulait construire une
sur-couche qui, en fonction d'un problème donné, aurait pu
choisir automatiquement le mode de calcul et son paramétrage.
Ceci correspondait parfaitement aux spécifications d'un
système-expert. Mais le hic était que les environnements de
calcul bougent trop vite pour qu'on ait le temps d'avoir une
expertise bien solide, sans parler du temps de la transmettre.
On débouchait sur la problématique suivante : puisqu'on
n'avait pas les connaissances, il fallait les extraire et pour
les extraire, il y avait quelque chose qui coûtait bien moins
cher que les règles, c'étaient les exemples. Ceci nous faisait
déboucher sur l'apprentissage artificiel, à partir d'exemples.
Vous savez
que l'IA s'est d'abord intéressée aux problèmes d'inférences,
ce qui coïncidait avec l'ambition de réaliser un Général
Problem Solver. Puis, à partir du rapport Dreyfus(1),
les gens ont commencé à réaliser que ce qui différencie un
novice et un expert, ce n'est pas la capacité de raisonner -
les deux cerveaux marchent bien - c'est que l'un a des
connaissances et pas l'autre. D'où les systèmes-experts, qui
ont représenté la réaction de l'IA à ces critiques.
AI : Les systèmes-experts eux-mêmes ont beaucoup
déçu…
MS
: Oui, notamment en France, mais cela tient au fait que
chez nous, on s'est attaqué d'emblée à l'expertise des niveaux
les plus supérieurs, en négligeant celle des hommes à la base
des systèmes, laquelle est autrement pertinente…
Ceci dit,
en effet, les premières réalisations à grande échelle de
systèmes-experts ont fait apparaître une chose plus profonde,
tenant à la loi des rendements décroissants : la recherche des
connaissances nécessaires pour des problèmes de plus en plus
complexes coûtait de plus en plus cher. En bref, les
connaissances, on ne les avait pas. Ce que l'on avait, c'était
les exemples. Il s'est agi là d'une voie qui s'est révélée
beaucoup plus efficace. Les exemples servent d'entrée à un
algorithme d'apprentissage, et le but de celui-ci est
d'extraire la base de connaissance sur laquelle marche le
moteur d'inférence.
AI : Dans ce cas, l'utilisateur accède au système par
l'exemple…il faut trouver l'exemple correspondant au problème
que l'on se pose…
MS
: Non, pas tout à fait. Ce que vous décrivez là correspond
à la façon dont un médecin réalise un diagnostic. Il dispose
dans sa tête d'une base de cas, il met en œuvre une fonction
de comparaison ou similarité qui lui permet de dire : le cas
proche de ce que je cherche est celui-là. Enfin il met en
œuvre une fonction d'adaptation, à partir de ce cas, qui lui
permet de résoudre le problème précis que lui pose le patient.
C'est une des méthodes courantes de résolution de problèmes.
L'apprentissage est un peu différent. A partir d'une
base de cas, comme précédemment, on cherche à trouver des
règles qui permettent à un processus de produire tel ou tel
résultat. On peut alors extraire de la base de cas le mode de
généralisation ou d'induction permettant de réutiliser ces
règles en vue de traiter des cas voisins. L'intérêt de la
démarche est qu'elle procure à l'expert une vue intelligible,
vue en miroir du processus qu'il met en œuvre ou devrait
mettre en œuvre pour traiter un phénomène proche de celui
répertorié par la base de cas. Autrement dit, elle permet
l'intelligibilité des règles.
AI : La base de cas, je suppose, se constitue à partir
des besoins de la demande. Il n'y a pas de cas définis a
priori ?
MS :
Oui, en effet. Dans les débuts de l'apprentissage, la
question de savoir comment constituer la base de cas et
comment le décrire s'inspirait de ce qui se faisait déjà. Mais
depuis quelques années, 1998 en fait, il existe des méthodes
qui relèvent de l '"apprentissage actif" s'appuyant sur le
fait que, dans une base d'exemples, il y a toujours une base
de règles modèles. L'apprentissage actif cherche à chaque pas
les exemples les plus informatifs compte-tenu des
connaissances disponibles. Il faut alors s'enquérir de
l'exemple qui répondrait le mieux aux questions posées. On
alterne alors, recherche de règles, recherche d'exemples.
AI : Problème de l'apprentissage, sur lequel vous vous
êtes concentré lors de votre thèse...
MS
: Oui. Cette thèse m'a permis de rentrer au CNRS.
AI : Et ensuite ?
MS :
Une fois que l'on a résolu le problème d'apprentissage de
quelqu'un, par exemple en trouvant les règles permettant de
prédire les défauts, il faut lui fournir le moyens d'éliminer
les défauts. Cela conduit directement aux problèmes
d'optimisation. Il y a mille façons de faire de
l'optimisation. Je me suis moi-même dirigée vers les méthodes
d'optimisation de type "algorithmes génétiques" dont Marc Schonauer(2) et Pierre
Collet(3)
vous ont longuement parlé. Nos profils professionnels sont
d'ailleurs proches.
AI : Dans votre domaine, où avez-vous utilisé les
algorithmes génétiques ?
MS :
Par exemple pour la conception de formes optimales,
l'identification de modèles, etc. Prenons un problème de
distillation fractionnée. On a besoin de trouver le modèle qui
s'applique dans le déroulement du processus. L'approche
directe consiste à prédire l'output en fonction des conditions
initiales. Mais l'autre approche consiste à déterminer la loi
à partir des outputs et des conditions initiales. On a le
phénomène physique. On lui fournit des conditions initiales,
on observe ce qui se passe et on recherche le modèle. C'est ce
que l'on appelle la problématique inverse.
Les
problèmes d'optimisation rencontrés à l'occasion de
l'apprentissage sont en général mal posés. La programmation
génétique permet l'optimisation stochastique (utilisant les
probabilités pour l'analyse des données de type statistiques).
Elle oblige à prendre en compte toutes les connaissances du
domaine. Elle permet de s'attaquer à des problèmes hors
d'atteinte des approches traditionnelles, en restreignant pour
rester maniable l'exploration à un espace de taille
raisonnable.
La
fouille de données (Data Mining)
AI : Où en êtes-vous maintenant ? Quelles sont les
grandes activités de l'Equipe Inférence et Apprentissage que
vous dirigez ?
MS :
Notre premier thème est la Fouille de données (Data
mining). Elle est considérée par le MIT Technological Review
comme l'un des dix grands enjeux du siècle qui commence. On
dispose aujourd'hui d'un très grand nombre de grandes bases de
données, qu'il faut d'abord choisir en fonction du but que
l'on recherche, regrouper, nettoyer (c'est le pré-traitement)
éventuellement aménager pour adapter la représentation. A
partir de ces données, on va essayer de constituer des modèles
et les présenter aux experts afin de les évaluer et les
approfondir, en dialoguant avec ces experts.
La denrée
la plus recherchée aujourd'hui sont les connaissances. Or les
connaissances, on ne les trouve plus. Les experts sont de plus
en plus morcelés et isolés. L'objectif de la fouille de
données est de fournir aux experts les connaissances nouvelles
et utiles cachées dans les données. Le web, par exemple, est
un énorme fourre-tout de connaissances. Mais chacune de ces
connaissances est inassimilable ou introuvable à moins de
connaître déjà 99% de ce que l'on cherche. La fouille de
données, qui veut remédier à cette difficulté majeure, repose
sur la conjugaison des bases de données, des statistiques
permettant d'identifier des lois éventuelles derrière ces
données, de l'IA pour prendre en compte les connaissances
disponibles et finalement de l'apprentissage pour exploiter
les régularités des données.
Je résume
: nous disposons de connaissances, mais sous une forme
ingérable. Il faut alors travailler soit sur la formalisation
des questions que l'on se pose, soit sur le mécanisme d'accès,
afin de pouvoir poser des questions et disposer d'assez
d'informations pour envisager la prochaine question la plus
pertinente. On n'espère pas arriver tout de suite au terme,
mais on définit un cheminement.
En
présentant la fouille de données d'une autre façon, je dirais
que l'on dispose d'une quantité de bases de données dans
lesquelles sont incluses, via les faits, des connaissances
pratiques ou théoriques. Par ailleurs, on dispose de nombreux
experts, qui connaissent tous un morceau du processus
intéressant. A partir de cela, il faut sortir des
connaissances nouvelles, utiles et valides. C'est là le Graal
du Data Mining.
AI : Certes. Mais la démarche, aujourd'hui, n'intéresse
que la formation des experts, disons des experts
professionnels : comment s'assurer que ces experts, consultés
par les pouvoirs économiques ou politiques, disposent des
bonnes connaissances, cachées dans les bases de données.
Résoudre ce problème sera certes un grand progrès. Il faudrait
pourtant que les citoyens, ou les organisations qui les
représentent, disposent des mêmes outils pour ne pas rester
impuissants dans les combats entre experts.
MS
: Effectivement, vous posez là un problème de société. Il
y a non seulement une fracture numérique mais aussi une
fracture de connaissance. Quand on prend des organismes
constitués, la liste des questions est très bien définie. Le
but est de savoir comment répondre à ces questions bien
définies. Mais ce qui est important aujourd'hui est de ne pas
faire d'hypothèses sur la forme des questions à poser ni même
sur leur contenu.
AI : Cela est très important. Pour parler simple, cela
permet d'ouvrir le débat démocratique : ne pas obtenir des
réponses déjà conditionnées par la question. Il faut pouvoir
poser des questions "irrelevant" (irrecevables) ou
"anarchiques", comme disait Paul Feyerabend. Comment faire
cela ?
MS : Il y
a plusieurs méthodes. Prenons le recherche de textes (dans la
fouille de textes, qui est un aspect de la fouille de données)
indexés par des mots-clefs. Ceux-ci vous enferment dans une
voie de recherche définie à l'avance, qui n'est pas
nécessairement celle que vous voudriez explorer. Pour y
échapper, on peut identifier les textes par les usages qui en
ont été faits : tel utilisateur s'est intéressé à tel et tel
documents… on pourra ainsi trouver les documents les plus
pertinents à l'objet de telle recherche.
AI : C'est ce que font les libraires en ligne : " Cher
M. X. vous serez heureux d'apprendre que les acheteurs du
livre qui vous intéresse ont aussi acheté tels ou tels autres
ouvrages".
MS :
Oui. C'est ce que l'on appelle le "collaborative
filtering". L'autre solution, connue depuis longtemps, est
la recherche en texte intégral. Mais elle pose aussi beaucoup
de problèmes. L'un de ceux-ci est celui des co-références, que
l'on connaît bien en linguistique automatique : "Le chien a
mordu le facteur. Il est emmené chez le vétérinaire". Qui est
"il" ?
AI : Quels sont pour votre laboratoire les différents
contextes de la fouille de données ?
MS
: Nous identifions trois grands domaines qui présentent
des difficultés différentes. Le premier est celui des
problèmes industriels et scientifiques. Pour les industriels
il faut optimiser les coûts. Pour les scientifiques, il faut
simplifier la recherche dans les données intermédiaires. Je
pense par exemple à un projet phare, qui s'appelle Sky Cat,
qui a été réalisé par Fayyad en 1996 à Caltech(4). Il s'agissait de permettre à un
laboratoire d'astronomie de trouver le bon endroit où
découvrir des étoiles nouvelles dans un espace monstrueusement
encombré. Un moteur d'apprentissage formé à partir d'imagettes
fournies par des experts a permis d'augmenter par nuit
d'observation d'un facteur 40 le nombre d'étoiles découvertes.
AI : D'autres domaines ?
MS
: Oui, nous travaillons aussi sur des problèmes liés aux
institutions, hôpitaux, banques, assurances. Là, on commence à
toucher des questions sensibles car les données sont
confidentielles. Si on veut par exemple identifier, comme aux
Etats-Unis, les 13% de gens qui consomment 50% des ressources
hospitalières, il faut bien savoir qui sont ces gens. Cela
pose des problèmes éthiques majeurs. Une fois identifiés les
consommateurs de ressources, que faire ? On ne peut plus
prétendre ne pas savoir. Il faut agir, dans un sens ou dans un
autre.
AI : Dans ces domaines institutionnels, que connaît
bien notre revue, il est impératif, au point de vue de la
démocratie dans les choix scientifiques et techniques, que non
seulement les détenteurs du pouvoir soient aussi bien informés
que possible, en espérant qu'ils feront un bon usage de ces
informations, mais aussi, comme je vous le disais
précédemment, que les opposants ou alternatifs le soient
aussi. Quand on voit par exemple les débats actuels sur la
mondialisation, l'environnementalisme, le tiers-monde, on ne
peut que regretter l'insuffisance des données et informations
dont disposent les militants de terrain, même dans les grandes
ONG comme Greenpeace. Nous pensons que des scientifiques tels
que vous ont comme devoir de leur dire qu'il existe des outils
dont ils pourraient se servir - en leur proposant le cas
échéant des formations adéquates…
MS :
Je suis pleinement d'accord. Sur les problèmes de
l'environnement, il y a des quantités de données et de
modèles, mais pas encore de réflexion cohérente à partir de
tout ceci. C'est effectivement un problème majeur de notre
temps.
AI : Problème que Bruno Latour, qui milite pour la
démocratisation des sciences, n'a pas apparemment perçu. Il
ignore sans doute encore les ressources émergentes de l'IA.
MS : Il ne
faut pas cependant tout confondre. Les connaissances
n'entraînent pas en elles-mêmes de débat moral ni politique.
AI : Non, mais il vaut mieux engager ces débats sur des
bases de connaissances aussi larges et contradictoires que
possible. Et là, l'IA est indispensable. N'oublions pas
d'ailleurs que les institutionnels eux-mêmes, les services qui
sont chargés par exemple de la lutte contre la fraude ou le
crime international, dans un but d'intérêt général, ignorent
encore toutes ces techniques, du moins en France. C'est assez
lamentable…
MS :
Certes. Peut-être ne faisons-nous pas assez parler de
nous, par une modestie qui se révèle finalement malheureuse.
Un
troisième domaine où nous travaillons est celui du Consumer
Relation Management (CRM). Là l'environnement évolue
rapidement, les clients changent très vite de goûts et de
désirs. Ici, on s'intéresse non pas à étudier ce qui est, mais
à l'influencer, par exemple orienter la clientèle vers telle
ou telle consommation.
AI : Vous voulez dire que nous ne sommes pas loin de la
mise en condition des consommateurs par les vendeurs, ou pire,
de celle des citoyens par les pouvoirs...
MS :
Dans ces questions, la nuance entre l'apprentissage et
l'optimisation est très impalpable. Si pour inciter un
comportement collectif, par exemple aider la Croix Rouge dans
une action donnée, on envoie un mailing à tout le monde, on
perdra de l'argent. Mais si on cible uniquement les citoyens
déjà convaincus, ce n'est pas utile.
AI : Terminons par deux mots sur votre Equipe Inférence
et Apprentissage.
MS :
Vos lecteurs trouveront, dans notre rapport d'activité en
ligne pour l'année 2001-2002, beaucoup d'éléments
d'information. Disons seulement ici qu'il s'agit de la
première équipe créée en France dans ce domaine de
l'apprentissage symbolique, fondé sur l'inférence et l'IA.
Elle a été créée par Yves Kodratoff. Nous avons des étudiants,
des thésards (onze), mais pas de post-doc cette année.
AI : Merci de tous ces renseignements. Nous avons
consulté votre rapport d'activité(5) et nous le trouvons bien ésotérique
pour tout un chacun. Son intérêt "politique" risque d'échapper
à pas mal de gens qui n'y verront certainement là que des
raffinements de scientifiques dont ils auront peu de choses à
tirer. Peut-être faudrait-il développer tout cela par des
exemples ?
MS :
Merci de cet avis. Vous avez raison. C'est là un des
aspects de ce dont nous parlions : les chercheurs ne
communiquent pas assez explicitement avec leurs concitoyens.
AI : En ce qui concerne les financements, vous
estimez-vous suffisamment pourvus?
MS
: Je dirais surtout que ce qui est catastrophique est la
politique des hauts et des bas. On ne peut avoir de politique
de recherche sérieuse sans disposer d'une continuité de
financement. Il est désolant de voir des étudiants très
brillants que nous ne pouvons pas recruter parce que nous
n'avons pu prévoir à temps les postes nécessaires.
Quant aux
entreprises, leurs contrats sont très aléatoires. Il s'agit de
sujets sensibles pour elles-mêmes, car nos études risquent de
déstabiliser certaines habitudes de pensée. Or, en période de
récession, elles hésitent à courir des aventures.
Notes (1) Dreyfus Hubert.
What computers can't do. A critic of Artificial Reason. N Y
Harper and Row 1972. Ce document a marqué la
contre-offensive des détracteurs de l'IA forte, face aux
ambitions affichées, auxquels les résultats de l'époque,
compte-tenu notamment de la faiblesse en moyens de calculs, ne
correspondaient pas.  (2) Voir
notre interview : http://www.automatesintelligents.com/interviews/2002/avr/shoenauer.html
(3)
http://www.automatesintelligents.com/interviews/2001/avr/p_collet.html
(4) Usama M. Fayyad. Article http://www.cs.cornell.edu/colloquium/2001fa/fayyad.htm
(5)
http://www.lri.fr/~sebag/Rapport_2002.html
©
Automates Intelligents 10/10/2002

| La rubrique des
passionnés de Lego
Mindstorms |
Programmer en legOS (suite) par Nanobapt
nanobapt@nordnet.fr
http://home.nordnet.fr/~mdenayer/
(avec les conseils de Christophe
Jacquemin)
NDLR : il
est conseillé au lecteur un minimum de base en programmation
et langage C. Sinon, il existe de bons bouquins en la matière
ou des sites web traitant de la question - par exemple
http://www.inf.enst.fr/~charon/CFacile/.
Installation du LegOS Networking Protocol Daemon (LNPD)
pour l'utilisation du legOS Network Protocol (LNP) avec
votre ordinateur
Après avoir abordé la présentation du legOS network
protocol (LNP) et son utilité, puis vu un peu de
programmation, passons maintenant à l'Installation du legOS
networking protocol daemon (LNPD). Le LNPD et ses fichers
associés vont vous permettre la communication d'un programme
hébergé sur un PC Linux avec un programme legOS dans le
RCX
Pour cela, il vous faut télécharger les fichiers
suivants : - lnpd+liblnp.tgz - dllx.tgz
Le premier fichier contient la création de librairies
qui permettront à différents programmes ou utilisateurs de se
connecter en même temps sur le port infra rouge (d'où le nom
LNP Daemon) Le deuxième fichier va remplacer le programme
dll qui permettra de communiquer avec le daemon et ainsi de
communiquer avec le RCX.
Installation Il faut
tout d'abord extraire les deux fichiers dans votre répertoire
LegOS. Vous verrez alors apparaître 2 dossiers : dllx et
lnpd+liblnp. A l'aide d'une console, rentrez dans le
répertoire lnpd+liblnp puis tapez : make realclean; make
depend; make (ceci va créer le programme lnpd qui vous
permettra de programmer des programmes LNP avec votre
ordinateur).
Allez alors dans le répertoire dllx. Editez le fichier
Makefile et repérez la ligne commençant par LIBLNPDIR=$(HOME)
: remplacez ce qui vient derrière (en fonction de la place du
dossier) par "/legOS/lnpd+liblnp/liblnp". Tapez alors :
make depend;make all. Votre fichier est alors
compilé.
Les librairies créées auparavant doivent être mises
avec les autres librairies. Pour cela, loggez-vous en root par
la commande "su" (super utilisateur), par exemple . En
root, allez dans le répertoire où se trouvent les librairies
lnp : "liblnp". Tapez alors la commande suivante : "cp
liblnp.so* /lib". Ceci copiera vos librairies dans le
répertoire où se trouvent toutes les librairies utilisées par
le système.
Voilà : liblnp est désormais installé dans votre
ordinateur.
©
Automates Intelligents 10/10/2002
Three Roads to Quantum
Gravity
Lee Smolin Basic Book, 2001,
Notes par Jean-Paul Baquiast
|
On se demandera en quoi les travaux d'un
physicien théorique pratiquement inconnu du grand public
en France peuvent intéresser une revue comme la nôtre,
et qui plus est mériter que nous suggérerions (comme
nous le faisons en notre for intérieur) de comparer ce
scientifique aux plus grands de la science occidentale,
Newton, Darwin, Einstein ou Bohr ?
Qu'est-ce qui donne sa portée universelle à une
œuvre scientifique ? D'abord évidemment l'étendue des
connaissances, l'imagination créatrice, la capacité à
dépasser sinon refuser les paradigmes dominants sans
lesquelles les recherches demeurent de simples
bricolages de laboratoire. C'est ensuite la capacité à
faire la liaison entre la science, la philosophie et
plus généralement la politique, de façon à ouvrir
l'imagination des hommes de son temps, en suscitant
notamment chez les chercheurs plus jeunes de nouvelles
vocations permettant d'amplifier la portée de l'œuvre
initiale, d'en faire une véritable nouvelle façon de
voir le monde et le transformer. Pour cela, il faut se
donner le mal d'écrire, et d'écrire comme l'a fait
Smolin, en 3 ou 4 années, sans cesser ses recherches,
deux volumes de plus de 300 pages dépourvus de toute
formule mathématique.
C'est enfin l'humanité, si on peut employer à bon
escient ce mot à tout faire : savoir se considérer
soi-même comme un homme fragile ne tirant sa force que
des relations de coopération avec les autres, acceptant
de mettre et faire mettre ses idées en doute - mais
ayant néanmoins face à toutes les censeurs de la liberté
intellectuelle la volonté de mettre la science
fondamentale telle qu'elle est conçue en Occident
au-dessus de toutes les formes d'idéologies et de
croyances dont des tyrannies intégristes veulent se
servir pour nous empêcher de penser comme on estime de
son devoir et dans ses moyens de le faire.
Les lecteurs nous diront : soit, mais en quoi Lee
Smolin, ce "young guy with those crazy ideas?", ce
"jeune homme avec des idées si bizarres, mais peut-être
pas fausses dont parlait le grand physicien Murray
Gell-Mann, mérite-t-il un tel panégyrique. Ses deux
livres, que nul à ce jour n'a jugé bon de traduire en
français - ce qui est soit dit en passant quelque chose
comme un crime contre l'esprit, vu du point de vue de
nos concitoyens - traitent en effet de sujets aussi
incertains scientifiquement qu'ésotériques, le premier
en présentant une théorie cosmique de l'évolution et le
second en faisant le point sur l'état (à l'époque où il
fut écrit, c'est-à-dire avant 2001) des travaux sur la
gravitation quantique. Il n'est pas cependant besoin
d'être un physicien et un cosmologiste averti pour voir
que ces livres abordent les deux sujets clefs de ce que
sera probablement, non seulement la physique mais la
science fondamentale des prochaines décennies : peut-on
considérer l'univers entier comme un système et en ce
cas, à quelles lois obéirait-il et, plus précisément,
peut-on pour le décrire réconcilier ces deux grandes
avancées de la science du 20e siècle, aujourd'hui encore
peu compatibles entre elles, la relativité de Einstein
et la mécanique quantique de Bohr, Heisenberg et
Schrödinger.
Soit, direz-vous, mais nous ne sommes pas les
lecteurs d'une revue de physique fondamentale. En quoi
ces questions peuvent-elles intéresser la vie
artificielle et la robotique, la biologie et la
génétique, bref les sciences dont vous prétendez faire
l'objet principal de vos activités éditoriales ?
Evidemment, plutôt qu'argumenter, je vous dirai de lire
Smolin. La réponse vous sautera aux yeux, car son grand
mérite précisément est de savoir donner à ses hypothèses
les aperçus interdisciplinaires qui les rendront,
pensons-nous, si fécondes pour l'avenir. En attendant,
par ce trop court article, je vais cependant tenter de
signaler les retombées possibles de ces recherches, dans
les domaines qui sont préférentiellement les nôtres,
mais aussi dans les domaines de la philosophie et de la
politique contemporaine. Mais je n'ai ce faisant qu'une
ambition, c'est vous convaincre de lire à votre tour ce
" young guy ".
Ceci dit, que l'on se rassure. Les futures
avancées de la théorie des cordes ou de l'hypothétique
Théorie M qui devrait la prolonger, ne reposent pas sur
les seules épaules de Lee Smolin. La physique
fondamentale théorique et sa soeur, la physique
fondamentale expérimentale, attirent aujourd'hui un
grand nombre de chercheurs. Les crédits, sans être
suffisants, sont plus abondants que dans d'autres
disciplines, à la mesure il est vrai du coût des grands
instruments. Si Lee Smolin apparaîtra sans doute comme
un Darwin du début du 21e siècle, il partagera
certainement cette renommée avec de nombreux autres,
dont d'éminents scientifiques européens. Mais Lee
Smolin, à notre avis, détient pour le moment le mérite
de penser plus large et plus loin que ses collègues. En
tous cas, il nous invite à le faire pour notre compte.
Nous devons nous-mêmes ici un grand merci à
Jean-Claude Heudin, qui ne nous avait pas attendu pour
s'inspirer des idées de Lee Smolin, et qui nous a
indiqué, lors de l'entretien que nous avons eu
récemment, toutes les conséquences fructueuses qu'il en
avait tirées.
Lee Smolin est actuellement chercheur au
Perimeter Institute for Theoretical Physics et
professeur de physique à Waterloo University, Canada.
En savoir plus
Lee Smolin a fait l'objet d'une écoute attentive
de la part de la Fondation Edge. Voir notamment http://www.edge.org/3rd_culture/smolin/smolin_p1.html
et http://www.edge.org/3rd_culture/bios/smolin.html
|
Nous présentons ici le plus récent des deux livres de
Lee Smolin, Three Roads to Quantum Gravity. C'est ce
dernier qui est le moins contestable, en ce sens qu'il ne
formule pas comme son aîné des hypothèses sur l'univers qui
sont loin d'être admises par la communauté scientifique. De
plus, les travaux sur la gravitation quantique prennent
actuellement une grande importance et une grande actualité.
Les choses y changent très vite. D'où l'intérêt de nous en
informer sans attendre - ce qui ne retire rien, comme on le
verra à leur grand intérêt.
Le livre, nous l'avons indiqué, propose une synthèse
(rédigée avant 2001, mais sans doute encore valable dans ses
grandes lignes bien que les choses évoluent vite en ce
domaine) des travaux relatifs à la gravitation quantique (GQ).
On sait qu'il s'agit là de rechercher une théorie de l'Univers
qui unisse les deux fondements de la physique moderne, la
relativité générale (RG) d'Einstein concernant les phénomènes
à grande échelle, planètes, systèmes solaires, galaxies, et la
mécanique quantique (MQ), qui étudie le domaine du très petit,
à l'échelle nanométrique et en dessous : molécules, atomes,
particules élémentaires. On a pu parler de rechercher une
Théorie de Tout. Mais il s'agit que d'une image. En réalité,
il faut faire avancer en les fusionnant RG et MQ qui, parties
de bases différentes, sont incompatibles et surtout, ne
peuvent expliquer en l'état de nombreux phénomènes découverts
récemment avec les progrès de l'instrumentation, tant au plan
macroscopique que subatomique. On reste là cependant au niveau
fondamental et on ne prétend pas expliquer tous les phénomènes
et tous les processus nés de l'émergence de la complexité.
L'inconvénient, si l'on peut dire, de ces recherches
est qu'elles sont encore, selon leurs auteurs eux-mêmes,
purement théoriques. Elles travaillent à de telles échelles
d'espace, de temps ou d'énergie qu'on ne dispose pas des
appareils permettant de les tester. Les chercheurs attendent
cependant beaucoup du futur grand accélérateur du CERN. Tout
laisse à penser que, dans moins de dix ans, si on est
optimiste, la vision du monde dont disposera la science
occidentale sera radicalement changée et infiniment plus riche
en applications pratiques.
Le livre de Lee Smolin a pour objet de faire comprendre
tout cela. Il s'agit d'un ouvrage, si on en croit les
remerciements de l'auteur, qui a été largement critiqué et
complété par les collègues de celui-ci, mais cela ne retire
rien à ses mérites. La rédaction est très claire et lisible,
même pour quelqu'un lisant mal l'anglais. Lee Smolin n'hésite
pas par ailleurs à raconter sa propre aventure de chercheur,
avec ses allers-retours, ses incertitudes, parfois ses
erreurs. Il en profite d'ailleurs pour montrer que ses
prédécesseurs, tel Einstein, dont il a étudié les travaux
préparatoires, ont suivi les mêmes itinéraires hésitants avant
d'être figés par la renommés dans des statures grandioses. Au
plan de la probité scientifique, l'auteur est exemplaire, en
distinguant chaque fois que nécessaire ses propres hypothèses
de celles de ses collègues. Il souligne par ailleurs, comme
nous venons de le dire, que le domaine traité n'a pas encore
pu faire l'objet de preuves expérimentales.
Le Prologue rappelle au lecteur que la question posée
dans le livre est une des plus ancienne et des moins bien
résolue qui soit : qu'est ce que le temps et l'espace ?
L'humanité a toujours situé ses perceptions et activités
immédiates dans le temps et l'espace, mais en concevant
ceux-ci, y compris dans la physique Newtonienne, d'une façon
conforme à ses croyances religieuses. RG d'abord, MQ ensuite
ont radicalement changé cela, en imposant des représentations
contre-intuitives, comme on dit, du temps et de l'espace. Mais
elles se sont révélées ce faisant incomplètes et limitées.
Plus grave, on ne peut les rapprocher. Leur principale
différence tient au statut de l'observateur. Dans la RG,
l'observateur est, comme dans la physique newtonienne,
extérieur au monde qu'il observe. Il n'influe pas sur lui. On
sait que ce n'est pas le cas dans la MQ. Par contre la MQ ne
remet pas en cause la conception newtonienne du temps et de
l'espace, contrairement à la RG. Il faudra trouver une
nouvelle théorie qui fasse la synthèse des deux. Ce sera la GQ
ou théorie quantique de la gravitation, qui unifiera la
théorie quantique, s'intéressant aux forces et aux particules
élémentaires avec la théorie de la gravitation, force
jusqu'ici restée en dehors, car s'exerçant dans un autre
domaine, comme l'a montré Einstein, celui du temps et de
l'espace cosmiques.
Le titre du livre se justifie parce que, selon Lee
Smolin, trois routes sont actuellement suivies par les
chercheurs pour aboutir à la GQ : la première développée à
partir de la MQ qui donne naissance à la théorie des cordes
(string theory), la seconde développée à partir de la RG qui
donne la théorie de la gravité quantique en lacets (GQL) ou en
boucles (loop quantum gravity). Bien que différentes, ces deux
approches, selon l'auteur, devraient se compléter et se
rejoindre. L'une et l'autre décrivent le temps et l'espace à
l'échelle dite de Planck, soit (pour ce qui concerne l'espace)
une dimension 10 puissance 20 fois plus petite que celle du
noyau de l'atome. Contrairement à Brian Greene, qui se
présente comme l'homme de la théorie des cordes, Lee Smolin a
surtout travaillé la GQL .
La 3e voie vers la GQ est celle, selon Smolin, de
quelques individualités qui refusent les bases à la fois de la
MQ et de la RG, pour développer des concepts et formalismes
entièrement nouveaux. Ils poseraient des questions telles que
"qu'est-ce que le temps" et "Comment décrire un univers auquel
nous participons" qui, toujours selon Smolin, devraient être à
la source des avancées conceptuelles de l'avenir. Parmi eux se
trouve le mathématicien français Alain Connes, qui a proposé
une toute nouvelle géométrie non commutative, susceptible de
rendre de grands services dans la mathématisation de la
nouvelle vision. On y compte aussi David Finkelstein,
Christopher Isham, Raphael Sorkin et le vétéran Roger Penrose.
Lee Smolin, qui se dit d'un tempérament optimiste, estime que
ces trois voies différentes devraient converger très vite, en
donnant naissance à la nouvelle théorie physique que tous le
monde attend depuis plus d'un demi-siècle.
Nous n'allons pas ici donner une description détaillée
du contenu du livre, et moins encore discuter les hypothèses
de l'auteur. Ceci nous demanderait une compétence que, nul
n'en ignore, nous n'avons pas. On se bornera à signaler les
éléments présentant selon nous un intérêt qui dépasse celui de
la physique théorique. C'est notamment le cas de la première
partie de l'ouvrage, intitulée Points de départ. Mais il sera
également intéressant de suivre dans certains des chapitres
constituant le corps de l'ouvrage, notamment lorsqu'il
rapproche la théorie des cordes de celle de la gravitation
quantique en lacets, et lorsqu'il examine les perspective à
court terme de ces recherches.
Points de départ
Ces points de départ (nous dirions plutôt repères),
pour Lee Smolin, ne sont pas des acquis de la science servant
de base aux développements de la GG. Ce sont des principes ou
postulats inspirés à l'auteur par ses travaux sur cette
dernière, qui doivent nous servir d'arrière-plan
paradigmatique pour comprendre les développements plus
techniques constituant le reste du livre. Que sont-ils?
Il n'existe pas d'espace ou de temps
absolus
Un premier repère consiste, pour Lee Smolin, à rappeler
que pour les physiciens, comme pour les scientifiques en
général, il n'existe rien en dehors de l'univers, qui puisse
être utilisé d'une quelconque façon pour expliquer ses
origines, son avenir ou son fonctionnement. L'univers est un
système clos. Toute chose ou entité intérieure à lui ne peut
être définie, en position, en vitesse ou autrement, que par
rapport à d'autres entités également intérieures à lui. Ceci
exclut par conséquent l'hypothèse d'un espace ou d'un temps "
absolus " (ceux de Newton) dans lesquels l'univers serait
situé. Smolin compare l'espace à une phrase. Celle-ci n'a de
sens que par les mots qu'elle contient. Elle n'existe pas sans
eux. Elle adopte la forme géométrique que les mots lui
confèrent. On en déduit qu'il serait absurde de parler d'un
univers qui ne contiendrait rien.
Dans cette façon de voir le monde, celui-ci n'est pas
autre chose qu'un réseau évolutif de relations. Il en est de
même de chaque chose. Les choses ne sont pas des absolus, qui
puissent se définir par rapport à un cadre extérieur fixe,
mais elles-mêmes des nœuds relationnels.
Lee Smolin est un grand lecteur de Leibniz. Celui-ci a
eu, nous rappelle-t-il, le mérite de s'opposer à l'espace
absolu de Darwin, qu'il jugeait illogique. Il a soutenu une
conception relationnelle de l'univers, reprise par Mach à la
fin du 19e siècle. Mais la science de l'époque n'avait pas le
recul suffisant pour refuser l'absolu du temps et de l'espace,
qui convenait bien pour illustrer l'idée alors prédominante
d'une divinité située au-dessus du monde sensible.
La RG fut la première théorie scientifique à décrire le
monde comme composé de relations entre particules de matière
soumises au champ gravitationnel. Les points de l'espace n'y
ont pas d'existence en eux-mêmes, mais seulement comme
intersection entre lignes de ce champ. Ces lignes évoluent
avec le temps et ne peuvent donc fournir de références
absolues.
Il en est de même du temps. Il n'y a pas d'horloge
universelle pour le mesurer. Là encore le temps se décrit en
termes de changements dans le réseau des relations qui
composent l'espace. Tout ce dont on parle est donc indépendant
d'un arrière-plan (il s'agit de la propriété dite de la
background independance). Cette propriété explique pourquoi il
fut long d'établir une théorie de la GQ à partir de la RG :
comment y parler de points si ceux-ci ne peuvent pas y être
identifiés de manière absolue, mais seulement par référence à
un réseau de relations ?
Dans un article séparé,
(voir
plus haut) nous proposons d'appliquer, toutes proportions
gardées, ces considérations et les suivantes à la description
de l'"univers" macroscopique décrit par les sciences humaines.
La démarche sera jugée hasardeuse sur le plan scientifique,
mais nous pensons néanmoins qu'elle pourrait présenter de
l'intérêt.
Le statut de l'observateur
Le deuxième repère proposé par le livre est relatif au
statut de l'observateur. Selon la nouvelle GQ, il ne sera plus
possible de distinguer l'observateur de l'observé.
L'observateur ne disposera jamais de toute l'information
nécessaire pour décider du vrai ou du faux.
Lee Smolin insiste sur le fait qu'il faut abandonner le
préjugé scientifique selon lequel la science ne peut prétendre
à l'objectivité qu'en ne prenant pas en compte l'observateur.
Celui-ci, selon ce préjugé, doit s'exclure du système observé
afin de ne pas le contaminer. Mais la démarche devient
impossible quand ce système est l'univers entier. C'est là,
selon Smolin, une des grandes difficultés de la GQ. On sait
que tout observateur, où qu'il soit dans l'univers, ne peut
rien voir de celui-ci au-delà de ce qui parvient dans son cône
de lumière, défini par le temps que met la lumière pour
l'atteindre. Il en résulte que la logique classique, selon
laquelle une chose est vraie ou fausse, n'est plus applicable.
Un observateur donné peut prouver que tel événement de
l'univers est vrai alors qu'un autre observateur, n'étant pas
informé de la même façon, ne le peut pas. On parle alors d'une
logique "cosmologique" ou dépendante de l'observateur,
formalisé sous le nom de Topos Theory, notamment par
Christopher Isham. Il s'agit de raisonner avec une information
incomplète, l'action que l'on entreprend pouvant influencer le
vrai ou le faux du jugement que l'on porte sur le monde.
Dans ces conditions, selon Smolin, la rationalité d'un
jugement ou d'une décision ne dépendra pas de la référence que
l'on pourra faire à ce qu'un observateur extérieur au monde,
qui verrait tout, pourrait en dire, non plus qu'à telle ou
telle éthique prétendument inspirée par lui. Le seul jugement
acceptable sera celui qui résultera du rapprochement du point
de vue de nombreux observateurs ayant du monde une perception
différente, et tentant d'en déduire une conception commune.
Un monde unique mais des observateurs
différents.
Le troisième repère proposé est relatif à la façon dont
la science doit se reconvertir pour tenir compte du fait que
l'observateur est intérieur au système observé, chaque
observateur ayant une vue limitée du système et différents
observateurs ayant sur celui-ci des informations différentes.
Le problème intéresse en premier lieu la GQ. Celle-ci pour
progresser doit appliquer la MQ à l'univers entier, alors que
cette dernière ne concernait initialement que les systèmes
particulaires. Il s'agit essentiellement d'étudier les
systèmes macroscopiques en tenant compte du principe de
superposition et de la relation d'incertitude, fondements
indiscutés de la MQ. On ne peut connaître complètement l'état
d'un système, quand cet état résulte de la superposition de
deux états, mesurant par exemple l'un sa position et l'autre
sa vitesse. Dans ces conditions l'état mesuré du système
décrit soit sa position, soit sa vitesse, mais non les deux.
Ceci veut dire, en termes plus philosophiques, que dans de
tels cas, on renonce à connaître l'état du système en soi.
(l'état superposé du système). On ne le décrit qu'à partir des
informations que l'on peut obtenir sur lui, nécessairement
partielles. Lorsque l'observateur est inclus dans la
description du système, l'incertitude s'étend à lui, comme à
tous ceux qui utilisent le modèle de description utilisé. Il y
a corrélation dans la superposition de tous les états
quantiques, tant de l'observé que des observateurs.
Cette superposition et l'incertitude qui en découle
s'étendent-elles à l'univers entier ? Oui répond selon Smolin
la "cosmologie quantique conventionnelle". Mais quel sens
donner alors au fait que l'univers macroscopique dans lequel
nous vivons ne nous apparaisse pas en état de superposition ?
Plusieurs théories ont été élaborées pour résoudre le
paradoxe, dont celle dite de la décohérence. Si nous percevons
l'univers d'une certaine façon et non autrement, c'est parce
que nous lui posons des questions particulières qui éliminent
les autres solutions théoriquement possibles. Plus précisément
les questions posées doivent éliminer la possibilité de
réponses en superposition (consistent history formulation). On
a présenté ceci autrement en disant que le monde exprimable en
termes quantiques est unique. Mais ce monde unique comporte
des histoires différentes, également consistantes, qui seront
produites par des jeux de questions appropriées.
Du fait cependant que tout ceci est encore en débat,
Lee Smolin nous propose une conclusion d'attente utilisable
dans la description du monde en termes quantiques. On peut
élaborer de nombreuses descriptions quantiques d'un même
univers. Chacune d'elle dépendra de la façon dont on divisera
l'univers en deux parts, l'une contenant l'observateur et
l'autre ce que l'observateur souhaite décrire. Chaque théorie
formulera en termes quantiques ce que tel observateur
particulier verra dans la partie de l'univers qu'il a décidé
d'étudier. Toutes ces descriptions seront différentes, mais
elles devront être cohérentes ou consistantes entre elles. Les
parties observées peuvent être en état de superposition, mais
chaque observateur ne se décrit pas lui-même en état de
superposition, car sa description l'exclut.
On exprimera ceci en disant qu'il existe un univers
unique vu par différents observateurs plutôt que des univers
différents vus par un seul observateur prétendument placé en
dehors du système.
L'univers est fait de processus et non de
choses
La quatrième repère proposé par Lee Smolin paraîtra
sans doute moins abstrait que le précédent. Dans le monde
macroscopique, si à la rigueur on peut décrire les objets
inanimés comme tels, on ne peut le faire des personnes. Ce
sont les événements qui font leur histoire, histoires qui
peuvent seules les décrire. En fait, cette constatation
s'applique aux objets inanimés eux-mêmes. On distinguera les
objets et les êtres vivants par le fait que les processus qui
les animent sont lents pour les premiers et rapides pour les
seconds. Or la science classique considère que la science doit
étudier des objets aussi fixes que possible. S'ils sont en
mouvement, on essaiera de les décrire par des séries
d'observations restituant l'impression d'immobilité. Cette
démarche n'est pas acceptable, ni en RG ni en MQ. L'une et
l'autre insistent sur le fait que le monde n'est pas fait
d'objets mais de processus. Le mouvement et le changement sont
les premières réalités à prendre en considération, dès que
l'on veut sortir des illusions pour atteindre au fondamental.
Il convient donc d'apprendre un langage qui privilégie le
mouvement à l'immobilité.
On dira en ce cas que l'univers consiste en un tissu
d'événements. L'événement n'est pas un changement touchant un
objet statique. C'est un changement et rien de plus. Un
univers d'événements est dit un univers relationnel. Ses
propriétés dont décrites en termes de relations entre
événements. La relation la plus courante est la relation de
causalité, la même causalité qui permet de relier une série
d'événements au sein d'une "histoire". Dans un tel monde, le
temps n'est pas situé ailleurs. Le temps et la causalité sont
synonymes. On ne peut pas décrire en soi un univers de
causalités. On ne peut le décrire qu'en racontant son
histoire. Un univers causal ou relationnel peut être analysé
comme fait de transports d'informations. Chaque événement peut
être considéré comme un transistor qui reçoit de l'information
d'un événement précédent, la calcule et la renvoie vers des
événements de son futur. L'univers entier sera dans ce cas
comparable à un ordinateur, sauf que ses circuits seront
évolutifs en fonction de l'information qui y circulera.
La notion d'univers causal n'est pas étrangère à la RG.
Celle-ci considère exactement l'univers comme un univers
causal ou relationnel. Rien ne pouvant y voyager plus vite que
la lumière, les rayons lumineux émis par un événement
définissent les limites extérieures de l'avenir de cet
événement. C'est le cône de lumière d'un événement. Les objets
massifs courbent les cônes de lumière dans leur voisinage…
Mais la notion de structure causale de l'univers ne
précise pas le nombre et la nature des événements. Si c'était
le cas, on saurait tout de l'univers depuis son origine. Pour
aller plus loin, on peut faire l'hypothèse que l'apparente
continuité de l'espace et du temps sont des illusions. La GQ
suggère que l'histoire de l'univers est faite d'un très grand
nombre de petits événements élémentaires discrets. Pour les
trouver, il faut descendre à l'échelle de Planck, là où les
effets de la gravité et ceux de la mécanique quantique
s'équivalent. L'échelle de Planck est établie en s'appuyant
sur les constantes élémentaires de la physique, la constante
de Planck (MQ), la vitesse de la lumière (relativité
restreinte) et la constante gravitationnelle (Newton). Ces
échelles, nous rappelle Lee Smolin, sont incroyablement
petites. Un clin d'œil prend autant d'unités de temps
fondamental que le Mont Everest a d'atomes. On parle aussi de
la température de Planck, si élevée que les structures de la
géométrie de l'espace y fondent.
Tout ceci montre que notre connaissance de l'univers
est encore infime au regard de ces "réalités premières". Nous
en savons autant, dit Smolin, qu'un pingouin en sait du
mécanisme de la bombe atomique. Notre monde tel qu'il nous
apparaît est en tous cas incroyablement gros, lent et froid au
regard de l'univers fondamental. Les particules élémentaires
ne sont pas des objets mais des processus se déroulant aux
échelles de Planck.
Après avoir posé ces quatre repères préalables,
l'auteur va nous entraîner au cœur de ce que propose la GQ
relativement à l'univers. Il précisera ensuite ce qui selon
lui reste à découvrir, et les voies pour y arriver. Nous
renverrons les lecteurs intéressés au livre, nous bornant à
signaler ici quelques points particulièrement intéressants
pour les non-spécialiste.
Théorie des cordes et Gravité
quantique en lacets
Les trous noirs (p. 70 et suiv.)
Les trous noirs, dans ce livre comme dans le précédent,
sont présentés comme jouant un rôle essentiel. Des centaines
de gens travaillent sur eux. Bien que, par définition, aucun
d'eux ne soient visibles, on soupçonne que leur nombre,
simplement dans notre galaxie, dépasse les centaines de
millions (soit probablement des milliards de milliards pour
l'univers entier). Il existerait par ailleurs, au centre de
notre galaxie (comme sans doute de toutes les galaxies) un
trou noir gigantesque représentant plusieurs millions de
masses solaires. Pour les physiciens, nous indique Lee Smolin,
ils auront un autre intérêt, se comporter comme des
microscopes d'un très grand pouvoir de résolution permettant
de voir ce qui se passe aux échelles de Planck. Un microscope
ordinaire ne permet pas de voir les objets plus petits que la
longueur d'onde de la lumière utilisée. Mais les événements
survenant à la limite de l'horizon d'un trou noir (avant
d'être absorbés par lui et disparaître dans ses "parties
cachées") sont agrandis du fait que la lumière qui nous en
parvient voit sa longueur d'onde étirée par la proximité du
trou noir. Ce phénomène n'a pas encore eu d'applications
pratiques, mais Lee Smolin pense que prochainement, des
prédictions faites à ce sujet pourront être vérifiées.
Quoi qu'il en soit, on voit comment des objets aussi
exotiques pour le sens commun que les trous noirs deviennent
dans ces hypothèses les briques indispensables à notre
description de l'univers, des compagnons familiers si l'on
peut dire, de la physique moderne - alors que tout voyageur
qui franchirait l'horizon d'un tel objet disparaîtra à jamais
pour nous. Ce qui est plus étonnant encore est de voir
comment, par éducation progressive, chacun s'habitue à ces
hypothèses, corollaires de celles concernant l'univers
lui-même, ou les univers multiples.
Les chapitres suivants introduisent, avec la notion
d'un observateur en accélération dans l'espace cosmique, à
l'approche quantique des trous noirs. Deux lois "simples" nous
sont présentées, suite aux travaux de jeunes physiciens
disciples deWheeler, considéré comme l'inventeur du concept de
trou noir : celle de Unruh "des observateurs en accélération
constatent qu'ils sont entourés d'un nuage de photons chauds
dont la température est proportionnelle à l'accélération" et
celle de Bekenstein "à chaque horizon qui sépare un
observateur d'une région qui lui demeure cachée, on peut
associer une entropie qui mesure la quantité d'information
cachée derrière l'horizon. Cette entropie est toujours
proportionnelle à la surface de l'horizon". Ceci est
intéressant dans la mesure où les trous noirs sont présentés
comme des puits d'information, dont on pourra se demander ce
qu'elle devient, une fois de l'autre côté de l'horizon du trou
noir.
Cordes et champs (p. 106 et suiv.).
Lee Smolin minimise manifestement la compétition qui
oppose, dans la nouvelle physique, les théoriciens des cordes
et ceux de la gravité quantique en lacets (GQL) laquelle
exploite le concept des champs. La, ou plutôt les théories des
cordes, car il y en eut plusieurs, remontent à plus de trente
ans. Leur histoire a été souvent décrite. Moins connue est
celle, plus récente, de la GQL, dont Lee Smolin fut un des
acteurs influents. Le livre consacre donc beaucoup de pages à
décrire le chemin tortueux et les difficultés rencontrées dans
l'émergence de la GQL. Il s'agit là de confidences très
intéressantes, à comparer avec les carnets dans lesquels
Albert Einstein avait confié ses propres hésitations et
difficultés. Ceci dit, il nous explique aussi clairement que
possible les différences entre Théorie des cordes et GQL .
Résumons très sommairement.
Il convient de partir du fait que les quarks,
considérés jusqu'aux années 1970 comme les constituants
ultimes des protons et neutrons, apparaissent toujours comme
indissociables. Tout se passe comme si une corde les liait
entre eux, susceptible de s'étendre mais non de se rompre. En
quoi consiste cette corde ? Elle se comporte comme une ligne
de flux magnétique dans un superconducteur. On peut en déduire
que l'espace vide est un superconducteur pour les flux
chromo-électriques de la chromodynamique quantique (ce nom car
celle-ci analyse différents types de quarks baptisés de noms
de couleurs).
Mais à ce stade, il faut se demander quel est le
constituant ultime. Est-ce le champ chromo-électrique ? Dans
ce cas on étudie les cordes étendues entre les quarks comme
les conséquences d'un espace ayant les propriétés d'un
super-conducteur. C'est la question que se posent les
physiciens qui travaillent sur la chromodynamique quantique :
pourquoi l'espace vide a-t-il des propriétés telles qu'il se
comporte comme un superconducteur ? Sont-ce au contraire les
cordes ? Dans ce cas les lignes du champ n'en donnent qu'une
vue approximative. Dans la suite du livre, l'auteur rappelle
que pour la théorie moderne des cordes, les diverses
particules correspondent à des formes adoptées par les cordes
lorsqu'elles sont soumises à un certain nombre de flux. La
corde serait donc, si l'on peut dire, la mère des particules.
Ceci explique d'ailleurs pourquoi la théorie des cordes est
préférée à la GQL par les physiciens venus du monde des
particules, car ils peuvent y réintroduire tout ce qu'ils ont
appris depuis 50 ans en travaillant dans les grands
accélérateurs.
La troisième possibilité, à laquelle se rallie Lee
Smolin, est que les deux interprétations doivent être
superposées. L'une et l'autre constituent des façons
différentes de regarder la même chose. Ce point de vue, dit
hypothèse dualiste, est celui qui intéresse le plus de
physiciens aujourd'hui. L'hypothèse dualiste ne doit pas être
confondue avec la dualité onde-particule de la MQ, mais elle
réconcilie cependant les deux approches antagonistes de la
physique depuis 150 ans, opposant champs et particules,
opposition indispensable puisqu'il est avéré que les
particules n'interagissent pas directement mais à travers des
champs. Dans cette hypothèse, il devient possible de
considérer que l'espace est quantifié, c'est-à-dire qu'il n'a
pas (non plus d'ailleurs que le temps) de structure continue,
susceptible de division à l'infini. 1)
L'invention de la GQL (p. 127 et suiv.).
Lee Smolin raconte comment il eut l'idée des lacets
(loops) qui donnent leur nom à la GQL et qui sont finalement,
pour celle-ci ,les constituants ultimes de l'univers, plutôt
que les cordes. Lui et ses collègues décidèrent d'appliquer à
la description quantique des cordes dans un réseau les
équations de la relativité générale (RG) d'Einstein
modernisées par un jeune chercheur relativiste nommé Amitaba
Sen. Tout se déroula parfaitement (après plusieurs années de
travail), ce qui permis de réaliser la synthèse attendue entre
la MQ et la RG. Mais dans cette approche, on voit que la
théorie de la gravitation quantique découle d'une
quantification, si l'on peut dire, de la RG, quantification
postulée précisément par ce terme de Gravitation quantique.
L'avantage de cette solution est qu'elle fournit des solutions
indépendantes d'un espace en arrière-plan - contrairement à
l'ensemble de la physique(excepté la RG) qui se réfère à tel
ou tel type d'espace. Les lacets, qui peuvent se nouer et se
lier (knots, links and kinks) définissent à eux-seuls une
géométrie dynamique de l'espace-temps, sans avoir besoin d'un
cadre de référence déterminé et non-dynamique.
La théorie des cordes (p. 146 et
suiv.).
Lee Smolin, quoi qu'il en soit, n'est pas très positif
dans l'exposé qu'il fait de la théorie des cordes. Il rappelle
d'abord son histoire longue et mouvementée (Avant 1995, il y
avait 9 théories des cordes, qui commencèrent à fusionner avec
les travaux de Edward Witten, sous le nom de théorie M). De
plus, encore aujourd'hui, elle n'est pas indépendante d'un
espace en arrière-plan, contrairement à la RG pour qui
l'espace-temps n'est qu'un ensemble évolutif de relations.
Enfin et surtout, elle n'a pas encore acquis la forme d'une
théorie définitive, si bien qu'il est difficile de la
qualifier de théorie (2). Ceci n'empêche pas de devoir prendre
au sérieux la théorie des cordes. Pour elle, les particules
n'existent pas. Il n'y a que des cordes, minuscules objets
unidimensionnels faits de rien d'autre. Les différentes sortes
de particules correspondent à des modes différents de
vibrations de ces cordes. Leurs formes, interactions et les
phénomènes en découlant peuvent être ramenées à des
modifications de forme et d'interactions entre ces cordes. Les
liens entre la théorie des cordes et la physique des
particules permettent aux promoteurs de la première d'espérer
pouvoir tester celle-ci à l'occasion des prochains tests de la
supersymétrie (recherche de bosons et fermions associés par
pairs) dans le futur grand accélérateur du CERN (3) . Pour Lee
Smolin, la théorie M, qui devrait unifier les différentes
théories des cordes, représente un grand espoir, auquel il
travaille lui-même. Celle-ci devrait, selon lui, confirmer
l'hypothèse du caractère discret de l'espace et du temps. Nous
ne présenterons pas ici les justifications de l'hypothèse
(voir p. 163 et suiv.)
Notes 1) On se souviendra que pour Stephen
Wolfram, l'espace et le temps sont discontinus, ce qui permet
de simuler les phénomènes qui s'y déroulent avec des automates
cellulaires. 2) On rappellera que pour les défenseurs de
la théorie des cordes, ces critiques n'enlèvent rien a la
validité de la théorie (voir Brian Greene, The elegant
universe, cité ci-dessous). 3) Voir sur cette question
l'article de Ignatios Antoniadis, directeur de recherche au
CNRS, dan la Recherche n° 343 référencé ci-dessous : Prouver
la théorie des cordes ?
Pour en
savoir plus
On pourra consulter les travaux de Carlo Rovelli,
associés à ceux de Lee Smolin notamment dans le domaine de la
gravité quantique en lacets : http://www.phys.uniroma1.it/DOCS/DIR/rovelli.html.
Carlo Rovelli est, entre autres, professeur au Centre de
physique théorique, Luminy, Marseilles email:rovelli@cpt.univ-mrs.fr.
Voir aussi Home Page : http://www.phyast.pitt.edu/~rovelli/
Sur la théorie des cordes, l'ouvrage de référence est
celui de Brian Greene : l'Univers élégant (version française
chez Robert Laffont, 1999). Voir http://www.wwnorton.com/catalog/fall98/greene1.htm
(tous publics).
Sur la gravité quantique, et plus particulièrement la
théorie des cordes, voir aussi en français: La Recherche, n°
343, juin 2001
Sur la Topos theory : http://www.mmsysgrp.com/QuantumGravity/topos.htm et
http://math.ucr.edu/home/baez/topos.html
(pour mathématiciens seulement)
Pour ceux qui voudront accéder à la littérature
scientifique la plus récente, l'auteur recommande le site
d'archives http://xxx.lanl.gov/
©
Automates Intelligents 10/10/2002

Politiques de la nature.
Comment faire entrer les sciences en démocratie ; L'espoir de
Pandore. Pour une version réaliste de l'activité
scientifique
Bruno Latour Editions La Découverte
- 1999 et 2001
Notes par Jean-Paul Baquiast.
|
Bruno Latour est philosophe et
sociologue des sciences. Il est professeur à l'Ecole des
Mines de Paris et Professeur associé à la London School
of Economics. Il dirige le Centre de Sociologie de
l'Innovation.
Il a réalisé de nombreuses études et publié de
nombreux articles et ouvrages, portant notamment sur
l'insertion des sciences et des techniques dans les
organisations sociales. Son regard généreux, mais
corrosif et démystificateur, en a fait un des
représentants les plus connus à l'étranger de la
nouvelle sociologie française engagée.
Il a été l'une des cibles du célèbre Impostures
intellectuelles de Sokal et Bricmont (Odile Jacob 1997).
On sait que ce dernier ouvrage a fait l'objet d'une
réplique circonstanciée: Impostures scientifiques sous
la direction de Beaudoin Jurdant, La Découverte 1998.
Nous pensons que l'actualité du débat demeure entière,
en ce sens que les deux points de vue, le point de vue
réaliste et le point de vue relativiste, restent tous
deux pertinents et devraient co-exister en permanence.
Le point de vue relativiste, selon lequel le "réel" que
la science décrit ne peut être distingué des conditions
économiques, sociales, idéologiques et anthropologiques
dans lesquelles s'exerce la production de connaissances
scientifiques, est indiscutable. Les scientifiques
eux-mêmes ne la remettraient pas en question, dans la
mesure où la science pose en principe de base qu'aucune
connaissance n'est absolue ni définitive. Par contre,
dans la plupart des sciences, les chercheurs
n'admettraient pas de voir critiquer en permanence leurs
hypothèses et théories par des arguments de type
politique (relatifs par exemple à qui les finance ou le
type de société auxquels ils appartiennent). La science
vise à proposer une description universelle de
l'univers, c'est-à-dire valable pour tous, qu'elle soit
financée par le Département de la Défense américain ou
par le CNRS. Il faut donc admettre la nécessité d'un
consensus au moins temporaire sur le réalisme de
l'univers décrit par elle.
Sur le plan purement scientifique cependant,
celui où se plaçait Alan Sokal à l'époque, on doit noter
que, non seulement en physique fondamentale mais même
dans les sciences humaines, la vision "réaliste forte"
est partout remise en question. On ne peut plus affirmer
sans nuance aujourd'hui qu'il existe un univers
susceptible d'être observé de l'extérieur par un
observateur impartial portant sur lui le regard d'un
Dieu créateur. L'observateur est "dans" l'univers
observé et ne peut donc s'en donner une vue exhaustive,
ni dans le temps ni dans l'espace. Ces deux derniers
concepts sont d'ailleurs, en tant que cadres de
référence universels, profondément relativisés. On lira
dans ce numéro notre critique des livres de Lee
Smolin et un article
examinant l'intérêt de ces approches pour les
sciences humaines
Pour en revenir à Bruno Latour, on peut regretter
que ce dernier n'ait pas encore porté d'attention
suffisante aux sciences, technologies et pratiques qui
sont l'objet de notre revue. Nous lui avions proposé un
entretien, pensant qu'il aurait beaucoup de choses à en
dire qui intéresseraient nos lecteurs, mais il a décliné
l'offre, s'estimant incompétent - ce qui montre à quel
point les disciplines tournant autour de la vie et de
l'intelligence artificielle sont encore enfermées en
France dans un ghetto dont notre pays souffre
inévitablement.
Pour en savoir plus
Le site de Bruno Latour : http://www.ensmp.fr/~latour/
Liste des écrits et publications de Bruno Latour
: http://www.csi-mines.org/B5/admin/index.php?count=11
Critique de Politiques de la nature par
Nicolas Bouleau et Robin Foot : http://www.enpc.fr/HomePages/bouleau/papiers/c37.htm.
Cette excellente critique dit beaucoup de choses que
nous aurions pu tenter de dire moins bien nous-mêmes.
Nous préférons vous y renvoyer et simplifier beaucoup
notre propre présentation des deux ouvrages de
Bruno Latour.
Ayant lu cet
article que nous lui avions adressé pour avis, Bruno
Latour a eu l'amabilité de nous adresser le mel suivant:
" Je vous remercie de votre mail. Vous trouverez
dans "Agir dans un monde
incertain", livre de
Callon et Lascoume, Seuil, des choses plus à la portée
de vos lecteurs. Je vous conseille également la nouvelle
revue Cosmopolitiques qui me paraît un bon lieu de
débat. Amicalement - Bruno Latour
|
Nous
pouvons nous représenter Bruno Latour comme tout à la fois un
philosophe des sciences, un sociologue et un militant de la
démocratisation des connaissances. Il a réalisé de nombreuses
études mêlant l'analyse du terrain et les réflexions
théoriques, dont il a tiré articles et livres. Son renom est
international, y compris chez les scientifiques et philosophes
américains, qui l'ont un moment assimilé à l'école dite des
post-modernes français, s'attaquant à la "déconstruction des
savoirs" et au "relativisme des connaissances" (voir encadré).
Depuis quelques années, il combat en faveur de l'écologie
politique, c'est-à-dire d'une politique visant à faire
prévaloir ce que l'on nomme aujourd'hui le développement
durable. Mais, comme il n'est pas homme à se payer de mots, il
s'est astreint ce faisant à procéder à une double critique,
celle de la science et celle de la politique. On y
retrouve l'inspiration de ses nombreux ouvrages précédents,
qui l'avait mis en but aux critiques des réalistes telles que
reprises par le livre d'Alan Sokal. Mais le livre n'a pas
l'intention de mener une polémique épistémologique. Il
s'inspire d'observations que tout le monde peut faire
aujourd'hui. L'écologie politique se présente en effet comme
une démarche politique s'appuyant sur la science pour définir
ses objectifs et ses moyens. Or il ne faut pas se laisser
prendre au mirage des mots. Ces termes et les prétentions qui
les sous-tendent méritent une analyse critique des plus
approfondie. L'ouvrage "Politiques de la nature" , que
nous présentons ici, représente les conclusions et
propositions résumant plusieurs années d'étude et de pratique
dans le domaine de l'écologie politique, initialisées par un
premier ouvrage de 1991, Nous n'avons jamais été
modernes,La Découverte, 1991. L'ouvrage
"L'espoir de Pandore" est la traduction en français
d'articles sur des thèmes proches de ceux de Politiques de
la nature, parue en anglais à la même époque (1999). Il en
constitue d'une certaine façon une illustration.
Le sujet de l'écologie politique est d'une grande actualité.
On pourrait presque dire d'une grande banalité. Aujourd'hui,
par exemple, après le sommet de la Terre à Johannesburg,
il n'est plus de parti politique en France qui ne
se dise préoccupé d'écologie. Chacun le fait il est
vrai selon sa culture et en ménageant les intérêts
de ce qu'il estime être son réservoir de voix électorales.
Mais dans l'ensemble, on doit noter une sensibilité
aux thèmes environnementalistes qui n'existait pas
il y a 10 ans. On peut s'en réjouir mais il faut se
demander si la conversion est suffisante, si derrière
le discours se trouvent ou non des processus démocratiques
permettant de mobiliser les citoyens, sans la participation
active desquels rien ne se fera.
Symétriquement, il faut se demander si la critique des
modes de développement actuels, les recommandations
visant à réorienter ceux-ci, qui s'inspirent en principe
de conseils ou études émanant de la collectivité savante,
sont bien pertinentes au plan scientifique. Or sur
ce point, le scepticisme est de plus en plus répandu.
La diversité et parfois les contradictions des experts,
quand ce n'est pas leurs incertitudes (sinon leurs
erreurs de diagnostics), sont présentées comme trahissant
une impuissance grandissante de la science face aux
questions posées par les politiques et par les citoyens.
On ne citera pas les exemples auxquels tout le monde
pense, le sang contaminé, l'amiante, la vache folle.
Ceux qui, pour des raisons d'intérêt à court terme,
ne veulent rien changer à leurs pratiques, en tirent
argument pour persévérer dans celles-ci. C'est ainsi
que le gouvernement des Etats-Unis continue de refuser
de signer le protocole de Kyoto sous prétexte que
l'effet de serre ou ses conséquences dommageables
ne sont pas démontrés.
Si avec Bruno Latour on estime que l'écologie politique,
malgré ces difficultés, doit devenir plus que jamais
la priorité des humains aujourd'hui, il importe de
ne pas s'arrêter à ces difficultés et de proposer
des pratiques collectives réconciliant la science
et la politique dans un effort pour rendre plus habitable
le monde actuel. Ceci d'ailleurs impose également,
comme le constatent de plus en plus les environnementalistes,
d'aborder en priorité les problèmes du sous-développement
et de l'inégalité entre le Nord et le Sud. L'inégalité
est constamment accrue par la mondialisation dite
néo-libérale, qui sacrifie pour un profit à court
terme, hors de toute régulation protectrice, les ressources
humaines et matérielles du globe. Là encore, la science
devrait intervenir. Elle seule en effet semble capable
de proposer des remèdes à l'explosion démographique,
aux famines et aux épidémies, à l'acculturation, aux
affrontements tribaux résultant de l'aggravation de
la misère dans le tiers-monde.
Mais comment restituer leur crédibilité à la science et
à la politique, étant entendu qu'il serait suicidaire de
prétexter de leurs faiblesses pour prétendre s'en passer - ce
qui aurait pour résultat immédiat de livrer le monde à la
prédation des plus puissants.
La voie proposée par Bruno Latour n'a rien de facile ni
d'immédiat. Il s'accorde avec les critiques actuels de la
science et de la politique pour constater que celles-ci, en
l'état, sont impuissantes à apporter des solutions à la crise
du monde actuel, crise qui risque d'empirer très rapidement
dans les prochaines années. Mais ceci découle selon lui d'un
double malentendu, entretenu par tous ceux qui profitent de ce
malentendu pour continuer à diriger le monde au mieux de leurs
intérêts, sans contrôle démocratique.
Un double malentendu
Un premier malentendu tient à la définition que la
société occidentale s'est donnée de la science, ceci presque
depuis les origines de la philosophie, puisque l'affaire
remonte au mythe de la caverne, proposé par Platon et repris
sans guère de changements par les sciences récentes (à
l'exception peut-être de celles qui, comme la physique
théorique moderne refusent de séparer l'observateur de
l'observé). Selon les formes contemporaines de ce mythe, il
existerait une Nature ou un Univers en soi, non directement
accessible au commun des hommes. Seule la science serait
capable d'en donner des descriptions approchées, le savant
pouvant, grâce aux méthodes de la recherche expérimentale,
observer de l'extérieur cette Nature ou cet Univers avec le
maximum d'objectivité possible. Le reste des humains, plongés
qu'ils sont dans l'ignorance et les contradictions, n'ont pas
cette possibilité et doivent faire confiance aux savants pour
leur indiquer notamment comment respecter ou protéger la
nature, quand celle-ci parait menacée par leurs activités
désordonnées. Cette conception, qui fait de la science la
seule médiatrice possible entre les hommes et la Nature, la
fragilise également, puisqu'on attend d'elle, comme on le
faisait jadis de la pythie, de répondre à toutes les questions
nées de l'activité humaine, en se trompant le moins possible.
Sans affirmer comme les "relativistes" que les connaissances
scientifiques sont des constructions ici et maintenant de
l'activité humaine, que la Nature ou l'Univers sont eux-mêmes
des concepts historiquement et socialement situés, Bruno
Latour nous invite à réintégrer l'activité scientifique dans
le fonctionnement normal des sociétés, dont elle ne constitue
qu'un des aspects et dont elle présente toutes les
incertitudes et les surprises. Nous avons dans l'encadré
ci-dessus donné notre opinion sur ce que nous pensons de cette
question, illustrée par la controverse soulevée par l'ouvrage
de Sokal et Bricmont.
Le deuxième malentendu dont l'auteur cherche à nous débarrasser
concerne la politique. La politique s'occupe des intérêts,
intérêts économiques ou sociaux, mais aussi intérêts
philosophiques et moraux. Ces intérêts sont contradictoires
et en conflits permanents. Il serait naïf de penser
que, dans le cadre de l'écologie politique, le pouvoir
politique va les unifier d'un coup en faisant appel
à l'arbitrage de la science, elle-même parlant au
nom de l'arbitre souverain que serait la Nature. La
politique intervient en fait sous la pression et au
service de groupes humains dominants, qui veulent
au nom de l'écologie politique lui dicter la défense
de leurs intérêts. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elle
ne puisse établir de consensus, ni sur les finalités
ni sur les moyens.
Cette double constatation relative aux malentendus et
illusions que nous pouvons nourrir relativement à
la science et à la politique explique les insuffisances
et échecs de l'écologie politique actuelle, qui prétend
mettre la politique au service de la façon dont la
science voit la nature. Nous pourrions ajouter qu'elle
explique aussi les échecs du tiers-mondisme et autres
politiques visant à diminuer les inégalités et atténuer
leurs dégâts, préoccupation qui pourtant, nous l'avons
vu, ne peut être séparée aujourd'hui de la protection
de l'environnement.
Comment sauver l'écologie politique?
L'écologie politique ne parle pas de la nature, ne cherche
pas à la protéger. Elle parle d'une multitude de thèmes
et d'intérêts mis en avant par l'actualité, mêlant
les humains dans des imbroglios compliqués. Elle s'engage
dans des débats scientifiques et moraux insolubles,
faute de proposer des processus susceptibles de prendre
du recul et résoudre les conflits.
Ceci ne veut pas dire qu'il faille renoncer à l'écologie
politique. Celle-ci reste pour l'auteur la seule voie
de salut. Elle a l'avantage de ne pas se référer à
un système scientifico-politique arrêté et imposé
par la tradition. Elle n'a pas de programme totalitaire
et hiérarchisé à proposer. Elle reste (heureusement
pour elle et pour nous) marginale et décousue, ce
qui la laisse ouverte à des solutions radicalement
nouvelles. Mais il faudrait la refondre entièrement.
Bruno Latour, dans cette perspective de reconstruction,
qui fait presque entièrement l'objet de "Politiques
de la nature", ne tombe pas dans l'erreur de remplacer
les certitudes anciennes, concernant la science et
la politique, par d'autres qui se révéleraient vite
aussi rigides et impuissantes que les actuelles. Son
ambition, telle qu'elle nous apparaît tout au moins,
est double et nous semble aller tout à fait dans le
sens de ce que devraient être des politiques pour
demain. Le premier objectif qu'il propose consiste
à donner la parole à tous, tous les intérêts, tous
les individus, quels que soient leur positionnement
au regard de l'écologie théorique (pollueurs compris).
Il serait certes illusoire de prétendre leur donner
satisfaction à tous. La politique devra proposer des
compromis mais ceux-ci devront être construits par
une recherche démocratique de consensus, et comporter
la possibilité d' "appel" au cas où des condamnations
ou interdictions apparaîtraient nécessaires. A ce
titre, les scientifiques (et non plus la science siégeant
en majesté) seront appelés à s'exprimer, mais aussi
les philosophes, les moralistes et plus généralement
tous les citoyens y compris en premier lieu ceux rejetés
du débat par les pratiques politiques actuelles, lesquelles
réservent la parole aux dominants de l'économie et
de la "culture". Le deuxième objectif concerne plus particulièrement non
pas la science ou les scientifiques en tant que tels,
mais la conception que l'on devrait désormais se faire
de la connaissance. Ce que propose Bruno Latour n'a
rien de révolutionnaire, mais est encore loin d'être
pratiqué et compris, aussi bien de la part du public
que de la majorité des scientifiques et enseignants.
Il faut d'abord apprendre à étudier les processus
de production des connaissances, où se conjuguent
pour certains la recherche de savoir désintéressé,
mais pour de nombreux autres des stratégies liées
directement à l'exercice de pouvoirs politico-militaires,
géo-stratégiques, économiques - sans parler des intérêts
de carrière. Ces différents enjeux ne permettent pas
au progrès des connaissances un déroulement harmonieux.
La marche est au contraire largement aléatoire et
créatrice de chaos. Mais c'est ainsi que se déroule
l'évolution. Il ne servirait à rien de chercher à
lui imposer une rationalité externe qui cacherait
en fait une prise de pouvoir ne voulant pas s'avouer.
Au contraire, le processus démocratique proposé par
l'auteur devrait garantir, avec la multiplication
des voix parlant au nom de la science à partir de
points de vue différents, une plus grande universalité
des hypothèses, des expérimentations et des conclusions.
Celles-ci demeureront par ailleurs toujours, comme
nous l'avons vu, provisoires, et susceptibles de remise
en cause. L'auteur développe longuement, pour concrétiser
tout ceci, le projet de mise en place d'un "collectif"
qui rassembleraient dans la définition et la conduite
d'une écologie politique adaptée aux besoins du monde
actuel tous les humains et non-humains (intérêts,
connaissances scientifiques, technologies, mais aussi
espèces vivantes et espaces géographiques) concernés
par les choix de cette écologie politique.
Qui ne souscrirait pas à une vision aussi démocratique
et ouverte des sciences et des politiques s'inspirant
d'elles ? Il s'agit là d'un idéal dont on voudrait
qu'il soit partagé par tous, y compris au sein des
sociétés qui n'ont pas encore donné aux connaissances
scientifiques le rôle et l'importance que leur a conférée
l'Occident. Venons en cependant à quelques réserves,
concernant la forme d'abord, mais aussi le fond.
Des livres difficilement
lisibles
On pourrait penser que Bruno Latour, vu l'ambition démocratique
de son projet, aurait fait le maximum pour être intelligible
par le plus grand nombre. Ce n'est malheureusement
pas le cas. Politiques de la nature rentre,
selon nous, dans la catégorie des livres difficilement
lisibles sinon illisibles. Nous avons ici l'habitude
d'ouvrages écrits en anglais, traitant de sujets difficiles.
Ils sont aussi faciles à lire qu'un éditorial du Times,
parce que leurs auteurs, bien que scientifiques confirmés,
ont voulu se mettre à la portée du lecteur ordinaire.
Pour lire Politiques de la nature, il faut
s'y prendre à plusieurs fois, avec force notes et
en s'interrogeant en permanence sur le propos de l'auteur.
Celui-ci a fait le choix d'un vocabulaire personnel
par lequel il détourne de leur sens de nombreux concepts
courants, obligeant de consulter un Glossaire qui
n'ajoute d'ailleurs aucune clarté aux définitions.
Les schémas sont encore plus incompréhensibles que
le texte qu'ils sont censés illustrés. Le style est
certainement brillant, sinon élitiste. De temps en
temps, des formules étincelantes distraient le lecteur
de son effort, mais elles sont nuisibles car après
cette distraction, il faut retrouver le fil perdu.
Le propos enfin est en permanence théorique, sans
que le moindre exemple pratique soit fourni permettant
de concrétiser les critiques et les propositions.
L'espoir de Pandore, censé illustrer Politiques
de la nature, est effectivement plus lisible.
On lit avec intérêt les cas d'école présentés, concernant
la recherche de terrain en Amazonie ou les démêlés
de Joliot-Curie avec la fission nucléaire. Mais il
est difficile de rapprocher ces articles du texte
principal qu'ils ont pour mission d'éclairer.
Faut-il en conclure que le lecteur pressé ne devrait
pas tenter la lecture de tels livres? Sans doute pas. La
valeur du contenu justifie certainement des efforts. Mais il
faut savoir qu'il s'agit d'une ascèse, dont on ne voit pas
l'intérêt. Les mêmes choses auraient pu être dites en une
centaine de pages, selon nous, y compris les exemples
pratiques permettant au militant de terrain d'en tirer profit
dans son action quotidienne. On ne peut pas ne pas penser que
l'auteur, membre d'une certaine élite intellectuelle, a voulu
se faire plaisir, en ne s'adressant finalement qu'aux rares
membres de la même élite, capables à la fois de le comprendre
et de partager ses idéaux démocratiques (ce qui réduit
sensiblement l'étendue du lectorat). C'est dommage, car la
lecture de très nombreux autres articles de l'auteur montre
qu'il peut s'exprimer clairement et simplement quand il le
veut.
Des thèses à actualiser
La critique de la science faite ici est bonne à méditer,
mais elle n'est plus originale aujourd'hui. Peu de
gens croient encore que les experts scientifiques
puissent trancher de tout avec certitude, ou que la
Nature se tienne en puissance immanente sous l'œil
des hommes tentant de la déchiffrer. L'idée est de
plus en plus répandue que les sciences et que les
concepts qu'elles manipulent sont des constructions
politiques et sociales, reflétant l'état des sociétés
qui les produisent. Nous aurions aimé alors que Bruno
Latour fasse allusion aux hypothèses, n'ayant rien
de "post-moderne", qui confortent cette approche évolutionniste
et darwinienne des représentations et des connaissances,
pré-scientifiques ou scientifiques. Les considérations
sur les super-organismes que sont les sociétés humaines
évoluant en symbiose compétitive avec les sciences
et surtout les technologies, auraient permis d'éclairer
certains propos illustrant le relativisme et le constructivisme
aléatoire de la pratique scientifique. De même, des
allusions relatives à la mémétique auraient pu éclairer
les conditions dans lesquelles apparaissent et circulent
les idées dominantes, qu'elles émanent de la communauté
scientifique, des sphères du pouvoir ou de l'opinion
dans ses profondeurs. On aurait aimé aussi trouver
des aperçus relatifs à l'intelligence artificielle,
à ses mythes comme aux perspectives plus concrètes
qu'elle ouvre. Bref, pour nous ces deux livres datent
un peu, malgré qu'ils s'attachent à l'actualité la
plus chaude, celle de l'écologie politique.
Plus originales - ou moins fréquemment exposées - sont
les thèses consacrées aux solutions politiques susceptibles,
comme le souhaitent l'auteur, de faire entrer en démocratie
les débats scientifiques (notamment ceux relatifs
à l'environnement). Mais là encore un effort d'actualisation
s'imposerait. Il y aurait matière à imaginer des procédures
encore inconnues de la pratique politique de terrain,
permettant de mieux associer les citoyens aux débats
et décisions. Certains, dont nous-mêmes, avions fondé
quelques espoirs dans l'internet-citoyen pour ce faire.
L'expérience a montré que les citoyens sont encore
trop peu familiers de ces technologies pour que le
jeu démocratique puisse en profiter. Les réformes
proposées par Bruno Latour iraient de toutes façons
plus loin. Elles devraient reposer sur de véritables
réformes législatives et constitutionnelles, dont
il y aurait tout intérêt à discuter sans attendre.
Mais là encore, le lecteur aura le plus grand mal
à se représenter concrètement comment pourrait se
traduire le nouveau type d'organisation politique
proposé par l'auteur. Les propos relatifs à une Chambre
haute et une Chambre basse, par exemple, bien qu'intéressants,
ne pourront être compris sans une traduction en termes
de structures et procédures de la vie courante. On
peut imaginer la perplexité des militants de la Confédération
Agricole ou de toute autre organisation des collectifs
anti-mondialisation libérale confrontés à ces propositions.
Ouvrir un grand débat
collectif
Pour conclure, nous pourrions suggérer que sur Internet
ou sur tout autre support interactif, Bruno Latour et ses amis
mettent en discussion leurs propositions de façon très
ouverte. Confronté alors aux questions de bon sens des gens
désireux de tirer le meilleur parti d'un travail à la fois
savant et généreux, l'auteur pourrait donner à son entreprise
une portée bien plus grande, en suscitant, pourquoi pas, la
véritable action politique audacieusement réformatrice (ou
évolutionnaire) dont la France a bien besoin.
©
Automates Intelligents 10/10/2002

Le génome et Internet source Roger
Amgot 08/10/02
Une analyse détaillée du fonctionnement d'Internet,
publiée dans les Proceedings of the National Academies of
Science, confirme ce que les concepteurs de la Toile savaient
depuis longtemps, à savoir que la complexité "bionique" de ce
réseau n'a pas été envisagée. Dirigée par Albert-Laszlo
Barabasi, l'un des fondateurs d'Internet, aujourd'hui
professeur de physique à l'Université Notre Dame (Indiana),
cette étude a porté sur plus de 200 000 connexions sur
Internet. Il en ressort que ces connexions dessinent des liens
complexes, souvent comparables aux relations qui existent
entre les cellules et les gènes. Ainsi, les milliers de
petites erreurs locales qui peuvent parfois ennuyer les
utilisateurs d'Internet se transforment rarement en problèmes
à grande échelle, probablement en raison d'une redondance dans
le réseau ressemblant à ce qu'on observe parfois chez des
êtres vivants. Travaillant sur un modèle d'analyse des
systèmes de communication, une équipe de biologistes de la
John Hopkins University a décelé des similitudes entre des
pannes sur Internet et les cascades d'erreurs génétiques qui
caractérisent certains cancers. De son côté, le groupe de
recherche dit de "barabasi" s'est associé dès l'an dernier aux
pathologistes de Northwestern University afin de cartographier
les interactions de certaines protéines chez une espèce de
levure et y a découvert une structure identique à celle
prévalant sur Internet.
Pour en savoir
plus
Chicago Tribune du 06/10/2202 : "Evolving
Internet boggles the minds of its originators" http://www.chicagotribune.com/technology/chi-0210060417oct06,0,4045686.story?coll=chi%2Dtechnology%2Dhed
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Automates Intelligents 10/10/2002
Séquencement du gène de
l'anophèle JPB
03/10/2002
Les obscurantistes s'élèvent contre les recherches
génétiques, coupables de tous les maux, notamment à l'égard du
tiers-monde. Une annonce récente vient leur donner un éclatant
démenti. Il s'agit du séquencement de deux génomes, celui du
moustique (anopheles gambiae) et celui du parasite
(plasmodium falciparum) impliqués dans la malaria. laquelle
tue 3 millions de personnes par an et en invalide des
centaines de millions. La connaissance des génomes devrait
permettre d'obtenir des moyens d'action plus efficaces contre
ces deux ennemis publics. Cette avancée résulte d'un effort
international associant quelque 150 chercheurs dans 10 pays.
Si les espoirs se révèlent fondés, beaucoup de vies seront
sauvées. Mais, comme on sait, quand il s'agit du tiers-monde,
il ne suffit pas d'empêcher les gens de mourir de maladie, si
ultérieurement ils meurent de faim. La bonne conscience du
Nord ne doit pas s'apaiser lorsqu'une avancée médicale se
produit. Les problèmes à résoudre restent entiers.
Pour en savoir
plus
Science magazine. Dossier pdf très complet
http://www.sciencemag.org/feature/data/mosquito/index.shtml
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Automates Intelligents 10/10/2002
L'évolution de l'intelligence vue par John Skoyles
et Dorion Sagan JPB
02/10/02
Le Dr. John R. Skoyles est un scientifique à la
carrière originale, qui s'efforce de remettre en cause les
idées reçues, notamment dans les sciences de l'évolution et
les neurosciences. Son dernier livre Up from Dragons, écrit
avec Dorion Sagan (le fils du regretté Carl Sagan) refuse la
primauté des gènes dans l'évolution et rassemble les
différents facteurs ayant contribué à l'apparition de
l'intelligence et des comportements culturels associés.
John Skoyles est aussi Visiting Fellow pour le Centre
for Philosophy of Natural and Social Science de la London
School of Economics.
Pour en savoir
plus
Le site du livre qui en présente de larges
extraits : http://www.upfromdragons.com/
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Automates Intelligents 10/10/2002
La nature humaine vue par Steven
Pinker JPB
29/09/02
On connaît les travaux très intéressants de Steven
Pinker sur le fonctionnement de l'esprit, le langage et les
apprentissages. Ce scientifique vient de faire paraître un
nouvel ouvrage, portant sur le concept de nature humaine, et
les préjugés qui s'y attachent :The Blank Slate: The Modern
Denial of Human Nature, Viking (Penguin Putnam), New York,
Septembre 2002. Il s'agit de jeter un regard rationnel sur 3
approches populaires de la conscience: The Blank Slate (la
page blanche, l'esprit n'est pas déterminé génétiquement), The
Noble Savage (Le bon sauvage: les gens naissent bons et sont
corrompus par la société) et The Ghost in the Machine (nous
sommes dotés d'une âme qui décide librement en dehors de toute
contrainte biologique ou sociologique). L'auteur s'en prend
ainsi à une conception quasi-religieuse de la nature humaine
qui ouvre la voie à tous les procès d'inspiration
fondamentaliste, qu'elle soit d'ailleurs de droite ou de
gauche. Il prétend possible au contraire d'étudier
scientifiquement ce qui, sous le nom de nature humaine,
détermine de façon d'ailleurs complexe nos comportements.
Pour en savoir
plus
Discussion avec l'auteur : http://www.edge.org/3rd_culture/pinker_blank/pinker_blank_index.html
Présentation du livre : http://www.mit.edu/~pinker/slate.html
Pinker. Site non officiel : http://www.math.tohoku.ac.jp/~kuroki/Pinker/
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Automates Intelligents 10/10/2002
Google News JPB
28/09/02
Google vient de lancer son journal en ligne
entièrement automatique, Google News. La méthode est la
suivante, selon les auteurs du site: "Google News presents information culled from
approximately 4,000 news sources worldwide and automatically
arranged to present the most relevant news first. Topics are
updated continuously throughout the day, so you will see new
stories each time you check the page. Google has developed an
automated grouping process for Google News that pulls together
related headlines and photos from thousands of sources
worldwide -- enabling you to see how different news
organizations are reporting the same story. You pick the item
that interests you, then go directly to the site which
published the account you wish to read. Google News is highly
unusual in that it offers a news service compiled solely by
computer algorithms without human intervention. Google employs
no editors, managing editors, or executive editors. While the
sources of the news vary in perspective and editorial
approach, their selection for inclusion is done without regard
to political viewpoint or ideology."
Dans ce numéro, nous interrogeons Michèle
Sebag, spécialiste française du Data Mining, et nous
convenons ensemble que la puissance des logiciels permettant
l'accès aux bases de données ou de textes peut apporter un
gain considérable à la démocratie. Google nous en donne un
exemple immédiat. On demandera: où est la démocratie
là-dedans? Les gros éditeurs (notamment américains) ne
seront-ils pas favorisés par rapport aux petits? Qui nous
prouve par ailleurs que les propositions du logiciel ne seront
pas remaniées en douce pour éliminer les articles jugés
politiquement incorrects? Que deviennent enfin les
journalistes et commentateurs?
Toutes les manipulations sont possibles, certes.
Cependant, on ne voit pas en quoi le système proposé élimine
les libres-opinions et les débats. Prenons notre modeste cas.
Au premier niveau, les rédacteurs d'Automates-Intelligents que
nous sommes ne peuvent qu'apprécier pouvoir consulter en ligne
un très grand nombre d'articles et de news scientifiques, dont
seuls nous n'aurions même pas connaissance. Si par ailleurs,
nous trouvons dans ces textes de quoi écrire un article
original, qui nous empêchera de le faire? Enfin, si notre
article est à son tour repéré par Google News, nous ne
pourrons que nous en féliciter.
Le seul problème, aujourd'hui, est que seuls sont
référencés les textes en anglais. Mais la communauté
francophone pourrait peut-être s'organiser pour disposer d'un
outil analogue. Sinon, que l'on ne se plaigne pas de la
prédominance de l'anglais.
Pour en savoir plus
Google News : http://news.google.com/
Pages sciences : http://news.google.com/news/gntechnologyleftnav.html
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Automates Intelligents 10/10/2002
Le Web-hydrogène, mythe ou révolution ?
JPB/CJ 26/09/02
Le salon
de l'automobile à Paris qui ouvre le 28 septembre
est l'occasion de manœuvres autour de l'automobile
à hydrogène, et plus généralement autour de l'hydrogène
comme compétiteur prometteur des carburants fossiles
dans les prochaines décennies. On sait que les grands
industriels mondiaux s'affrontent autour du thème
de l'énergie propre et renouvelable, notamment dans
les transports. On trouve les pétroliers et constructeurs
classiques de la filière automobile, qui proposent
seulement d'optimiser le rendement des moteurs à explosion.
On trouve à l'opposé ceux qui développent des solutions
dites du tout hydrogène, ce dernier étant obtenu à
partir soit des combustibles fossiles par "reformage"
soit, ce qui est plus intéressant pour l'environnement,
à partir du nucléaire et des énergies renouvelables.
Il y a enfin, entre les deux, les tenants de la voiture
hybride, électrique et thermique, dont de nombreux
exemplaires fonctionnent déjà. Contrairement à ce
que l'on pourrait penser, les défenseurs de l'hydrogène
ne se recrutent pas seulement chez les électriciens
ou industries du gaz (par exemple Air Liquide en France)
mais aussi chez des pétroliers qui veulent prévoir
l'avenir. Les uns et les autres se battent à grands
coups d'études, rapports et annonces publicitaires.
Comme toujours,
le citoyen est confronté à des arguments d'experts
entre lesquels il est difficile de trancher. Ainsi
nous trouvons dans la Revue La Recherche d' Octobre
ce qui semble être un dossier objectif sur la voiture
à hydrogène et plus généralement l'hydrogène comme
substitut du pétrole. On remarquera néanmoins, sans
mettre en cause l'impartialité des auteurs, que ceux-ci
se montrent, pour diverses raisons, assez pessimistes
quant aux chances dans un avenir proche du moteur
à hydrogène. Ils préfèrent la voiture hybride, qui
restera malheureusement, pour des raisons de facilité,
grosse consommatrice de pétrole. Ils recommandent
aussi, ce dont nous ne pouvons que les féliciter,
de ne pas oublier à l'occasion de ces débats l'autre
ambition du siècle, indispensable eu plan socio-politique,
qui consistera à réduire les déplacements en général
et à substituer les transports en commun ou les transports
lourds à la voiture et au camion individuels.
A l'inverse,
un des sites actifs dans le lobbying en faveur de
l'hydrogène est la Foundation on Economic Trends,
organisation non directement commerciale créée en
1977, qui réfléchit sur l'évolution à long terme des
sociétés au regard des problèmes économiques, sociaux
et géo-politiques. Elle est présidée par Jeremy Rifkin,
économiste et politologue, connu par de nombreux livres
à succès, tels The End of Work, en 1995, concernant
l'impact des TIC sur les conditions de travail, The
Biotech Century en 1998 analysant les perspectives
des bio-technologies, The Age of Access en 2000 qui
étudie les transformations de capitalisme vers les
productions immatériels et le commerce électronique
et, finalement, The Hydrogen Economy: Creating
the Worldwide Energy Web and Redistributing Power
on Earth (Tarcher/Putnam: Septembre 2002) qui
pronostique le remplacement des énergies fossiles
par des énergies basées sur l'hydrogène. Le Monde
du 24 septembre 2002, p. 1, a publié un article de
Jeremy Rifkin s'appuie sur la présentation au Mondial
de l'automobile de Paris, par General Motors, de la
voiture hybride à hydrogène dite Hy-Wire. Sans doute
s'agit-il de la part du constructeur américain d'un
coup médiatique habile, mais pour Jeremy Rifkin, la
révolution est infiniment plus profonde.
Un point de vue politique
Faut-il
rester dans le débat d'experts, ou convoquer à la table, comme
le recommande Bruno
Latour, d'autres acteurs ou agents d'aide à la décision ?
La Fondation, et Jeremy Rifkin qui est son principal
porte-parole, ont l'avantage à nos yeux de proposer une vision
politique de la question, qui ne doit pas être évacuée par des
arguments techniques concernant la rentabilité. Ceci
particulièrement aujourd'hui. Si pour maintenir de hauts
niveaux de consommations de pétrole aux Etats-Unis, sans rien
changer aux technologies du transport, le gouvernement
américain, soutenu par les lobbys industriels conservateurs,
s'engageait - comme tout semble l'indiquer aujourd'hui - dans
une guerre contre l'Irak qui coûterait au bas mot 200 mds de
dollars, sans compter les catastrophes collatérales et
ultérieures, mieux vaudrait dès maintenant basculer vers la
filière Hydrogène, ce que Rifkin appelle le HEW, Hydrogen
Energy Web. Pour lui en effet, non seulement cette source
d'énergie se substituera au pétrole en voie de raréfaction,
mais elle pourra à mise à disposition de petits pays et
d'utilisateurs très dispersés.
Un autre
aspect intéressant dans cette prévision est que le
déclenchement de la "révolution technologique" pourrait venir
des gouvernements européens, travaillant éventuellement en
co-développement avec les Etats du Sud. La suprématie
énergétique actuelle des Etats-Unis, génératrice de gaspillage
et de pauvreté dans le monde, serait ainsi battue en brèche.
On aurait donc là l'exemple d'une solution high-tech allant
dans le sens à la fois du développement durable et de la lutte
contre l'aggravation de la misère.
On sait
que d'autres solutions en réseau, sur le modèle du web,
seraient aussi envisageables dans ce double but : les TIC
d'abord, mais aussi les bio-technologies dans les domaines de
l'agriculture et de la santé notamment, et les
nanotechnologies. Dans ces divers cas d'ailleurs le
Web-Hydrogène serait le moteur de la décentralisation des
recherches et des applications.
Voici pour
nous beaucoup d'arguments pour ne pas nous laisser
impressionner par les calculs économiques et techniques. Les
gouvernements européens n'ont donc pas tort, selon nous,
d'étudier sérieusement la filière hydrogène et de
subventionner de premières applications, même si la
rentabilité comptable n'apparaissait pas tout de suite. Il
s'agit, pensons-nous, d'un choix de société, analogue au choix
du nucléaire fait par la France dans les années soixante, dont
après tout nous n'avons pas trop à nous plaindre.
Mais pour
éviter que les lobbys industriels de l'hydrogène ne se bornent
à recueillir des subventions sans rien produire d'utile, ce
serait aussi aux citoyens, via notamment les mouvements
politiques et les syndicats, de se saisir de la question et de
la discuter avec l'opinion, plutôt que se disputer sur l'âge
de la retraite.
Pour en
savoir plus
Hy-Wire,
la "voiture du futur" : http://abcnews.go.com/sections/WNN/DailyNews/techtv_car020919.html.
Voir aussi http://popularmechanics.com/automotive/auto_technology/2002/8/hy_wire_hybrid/
et http://www.hfcletter.com/letter/September02/
Le dossier
de La Recherche : http://www.larecherche.fr/
Le dossier n'était pas encore en ligne au
26/09/02
Foundation
on Economic Trends : http://www.foet.org/
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Automates Intelligents 10/10/2002
Les pirates du
génome JPB
24/09/02
Sous ce titre, Le Monde du 18 septembre 2002, p. 14, a
publié un article de Yves Eudes décrivant une activité qui se
répand aux Etats-Unis, celle de "bio-informaticien rebelle".
Il s'agit de chercheurs en informatique génique qui s'essayent
eux-mêmes, en dehors de leurs laboratoires, à modifier l'ADN
d'insectes ou de plantes. Des produits chimiques simples et un
peu de savoir-faire manipulatoire permettraient de réaliser du
génie génétique à petite échelle, après avoir décrypté le code
génétique des espèces visées. Il semblerait que des
modifications ponctuelles de comportement ou de caractères
biologiques puissent être obtenues, par exemple des abeilles
qui ne piqueraient plus. Les généticiens considèrent
généralement que le lien direct entre un gène et un trait
phénotypique n'est pas facile à établir, plusieurs gènes
concourrant aux comportements complexes. Mais apparemment les
expériences citées marcheraient.
La démarche est plus ou moins illégale, même aux
Etats-Unis, tout au moins si les individus ainsi obtenus sont
relâchés dans la nature. Mais les jeunes pirates voient au
contraire dans leurs activités un côté politiquement
salutaire: lutter contre les interdits posés par les firmes
bio-techs visant à se donner des monopoles et à les préserver.
Ils ont mis en plece une démarche sur le mode de l'Open Source
de Linux, en diffusant les génomes et les résultats qu'ils
obtiennent, librement sur Internet. Ils ont constitué à cette
fin un groupement d'intérêt ouvert à tous, intitulé
Central Valley Bioinformatics Interest Group (CVBIG) qui
dispose d'une liste de diffusion. Ce groupe est relayé par une
organisation plus structurée, Bioinformatics.org
Faut-il s'inquiéter de tels pratiques, qui annoncent sans
doute un raz de marée pour l'avenir, y compris dans la
direction du génome humain. Les pessimistes voudront les
interdire ou les réglementer, sans guère de chances de succès
d'ailleurs. Certains y verront peut-être même l'amorce
d'activités terroristes. Mais dans un monde ou
l'évolution biologique en compétition darwinienne est la
règle, et où la bio-diversité est actuellement menacée par la
bétise humaine, ne devrait-on pas au contraire voir là un
comportement "mutant", c'est le cas de le dire, qui pourrait
avoir un grand intérêt? En tous cas, l'association Linux
soutient.
Pour en savoir plus
CVBIG : http://www.cvbig.org/
Bioinformatics.org : http://bioinformatics.org/about/
L'article du Monde : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3230--290654-,00.html
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Automates Intelligents 10/10/2002
Le Pyramid
Rover JPB 24/09/02
Des scientifiques du National Géographic et de la
firme de Rodney Brooks iRobot ont mis au point un petit robot
destiné à explorer les galeries des pyramides égyptiennes. La
mission conduite sous la responsabilité de Zahi Hawass,
directeur de l' Egypt's Supreme Council of Antiquities a été un succès. Ceci ne peut qu'encourager l'utilisation des robots
dans l'accès aux milieux hostiles ou impénétrables aux moyens
classiques.
Pour en savoir
plus
Animation sur le NG channel : http://www.nationalgeographic.co.uk/
Article de Newszine : http://iml.jou.ufl.edu/Newszine/tech/3.htm
Article de CNN : http://www.cnn.com/2002/TECH/science/09/16/egypt.pyramid.robot.ap/index.html
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Automates Intelligents 10/10/2002
Tamàs
Vicsek et la modélisation des mouvements de
foule JPB 24/09/02
Le chercheur hongrois Tamàs Vicsek, du Department of
Biological Physics de l'Eötvös University, Budapest,
s'est spécialisé dans la modélisation des mouvements de
foule, notamment quand ceux-ci se déclenchent par vagues sur
l'impulsion d'un petit nombre d'individus "excités" entrant en
rythme simultanément: olas, applaudissements, paniques. De
tels travaux ont un intérêt pratique évident. Mais au plan
théorique, ils sont susceptibles également de nombreuses
retombées, dans le domaine des modèles chaotiques, de la
communication inter-individuelles ou en ce qui concerne les
composantes génétiques et mémétiques des comportements des
super-organismes.
Il a récemment
publié un livre collectif : Fluctuations and Scaling in
Biology, Oxford University presse, 2001
Pour en savoir plus
Tamàs
Vicsek. Page personnelle et textes : http://angel.elte.hu/~vicsek/
Article du
12 septembre 2002 Viva la Ola! : http://fr.news.yahoo.com/020912/23/2r21w.html
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Automates Intelligents 10/10/2002
Réseau neuronal utilisant les
nanotechnologies JPB
21/09/02
La société KnowmTech est en train de déposer un brevet
concernant un réseau neuronal constitué de nanocomposants,
capable selon elle, d'offrir des possibilités en connexions
synaptiques égales ou supérieures à celles du cerveau humain.
Le coût n'en serait pas supérieur à celui de la fabrication
des composants électroniques actuels. Si ceci se révélait
exact, les projets de cerveau artificiel auto-configurables,
tel celui envisagé par Hugo de Garis, et mis en sommeil faute
de hardware adéquats, pourraient sans doute être relancés avec
de meilleures chances de réussite. On trouve l'information
technique adéquate sur le site de la société (lecture
recommandée).
Pour en savoir plus
KnowmTech: http://www.knowmtech.com/pages/954652/index.htm
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Automates Intelligents 10/10/2002
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